Itinéraire bis

 

 

J’ai plusieurs obsessions dans la vie. En ce moment il y en a une qui prend le pas sur toutes les autres. Je cherche à retrouver La minute décisive. Celle après laquelle plus rien n’a été pareil. Je parle de minutes mais il peut aussi s’agir d’embranchements.

Certainement, la minute se trouve-t-elle  sur le tracé d’une autoroute qui me ramenait à la maison, tombée parmi les gouttes de pluie qui ce jour là inondait la chaussée plutôt que mes joues. A l’arrière JoliPetitCoeur ne disait rien. Il regardait par la fenêtre sans vraiment voir, le regard perdu quelque part entre le haut et le bas, demain et hier. Il n’avait pas compris les mots de l’ophtalmologue : « vous ne pourrez jamais élever un enfant tel que lui dans votre département. » J’étais prête à jurer l’avoir entendu ajouter « il mérite mieux », mais le médecin ne l’avait pas dit, me laissant digérer ses quelques mots.

C’était le 27 août 2013.

A mon retour j’avais raconté à ChériChéri la visite trimestrielle chez l’ophtalmo. Il s’était alors jeté sur selogerpointcom, certain qu’il découvrirait la perle rare : une maison nichée au bord de l’océan, battue par les vents et les terrasses dans le sable qui abriterait la suite de l’histoire.

Qu’il a été difficile de se décider à tout recommencer. Le temps avait beau pleurer sur mes carreaux , le vert s’inviter à ma fenêtre, les hortensias fleurir au jardin, j’étais persuadée qu’ils le faisaient mieux ici que là bas. Au Pays Basque. Ce pays était celui nos vacances d’été les jours de pluie (nous quittions alors la côte landaise pour pérégriner sous la pluie basque, elle était différente. Elle était mieux), mais pourrait-il devenir celui de notre vie quotidienne ?

Je me suis souvent demandée si j’hésitais parce que j’étais trop raisonnable ou parce que je manquais de courage. Manquais-je d’envie ou de rêves ? Comment font donc les autres, ceux qui déménagent tous les cinq ans ?  Etais-je bien sûre et certaine que je devais prendre cet embranchement, cet itinéraire bis ? Les « et si » revenaient en force me rappelant ceux que je collectionnais quelques années avant.  Je découvrais un autre pan de moi, le côté obscur de la force peut-être, cette partie de moi que j’appelle maintenant  « sédentaro-contemplativo-nostalgique (SCN) ». Une petite voix me disait pourtant qu’on ne doit jamais être trop raisonnable quand il s’agit de prendre un itinéraire bis.  Nous en avions laissé passer un  il y a plus de vingt ans, la vie n’offre pas trois fois une deuxième opportunité. Nous avons donc visité des dizaines de maisons, sans qu’aucune ne trouve grâce à mes yeux. Aucune ne tenait la comparaison avec la mienne. Aucune ne tutoyait l’océan, ni ne flirtait avec les embruns, c’était le moins que je lui demandais, puisque ma maison s’amourachait de chevreuils et qu’elle s’unissait au soleil levant.
L’hiver est arrivé, j’ai mis cette période entre parenthèse et me suis recentrée sur ma vie ici. Je suis revenue à mes minutes habituelles, celles que j’empilais brillamment les unes sur les autres pour passer d’un jour à l’autre sans trop de tracas.
ChériChéri n’a jamais abandonné l’idée. Pourtant d’autres lubies lui étaient sorties de la tête dans le même laps de temps : apprendre à danser le tango, faire de la randonnée, faire du sport , cuisiner une fois par semaine et voyager. Tout ça s’est envolé mais pas l’idée de déménager.  Il a encore visité des dizaines de maisons dont il ne me parla pas, certain qu’aucune ne me conviendrait. Il m’en a décrit certaines. Je faisais hum hum pour le décourager. Pourtant, je me souviens de toutes.
Un samedi de juin nous partîmes Là-Bas visiter quatre maisons. Carton plein pour la journée. JoliPetitCoeur assis à l’arrière ne disait rien, pour l’occasion il avait eu droit à un cadeau : une D.S, remède miracle pour obtenir le silence et laisser les parents deviser en paix.
La maison d’ici était vendue, et si je ne voulais pas être une SCNSDF* je devais me décider. La troisième que nous avons visité n’était pas celle de mes rêves, ni bâtie dans la ville dans laquelle j’imaginais voir grandir JoliPetitCoeur au début de l’aventure. La maison était simplement parfaite, idéalement placée dans la ville parfaite. Et elle avait un sol d’entrée parfait. Se peut-il qu’on tombe amoureux du sol de l’entrée ? Je peux vous garantir que oui.
Ce devait être une minute décisive ou bien l’embranchement idéal. Peut-être une conjonction particulière entre les planètes.
Quelques temps après, nous avons emmené les enfants découvrir la maison dans sa ville.
En goguette avec eux, je me pris à imaginer ce que serait notre vie si nous prenions cet itinéraire bis. Une voix fluette en laquelle j’avais une confiance absolue me souffla alors « la même, différente ». Elle sentait les glaces artisanales, le jambon de Salamanca, elle avait la couleur des façades des maisons en bord de Nive, celle du ciel bayonnais et le goût des jeux sur le sable.

Nous avons visité la maison une bonne dizaine de fois avant de nous décider : avec ou sans enfants, sans Stéphane Plaza mais avec Valérie Damidot, avec l’agent immobilier ou sans, en jean ou en tailleur, en baskets ou en talons, sous le soleil et rarement sous la pluie. Nous nous sommes projetés, avons cassé en pensée cette cloison là et monté celle-ci, ici.

Au bout de trois semaines de travaux sur lesquels je reviendrai plus tard, aucune de nos projections ne fonctionne.

Il allait encore falloir prendre un itinéraire bis. Et s’arrêter sur les bonnes minutes d’éternité.

Et vous, avez-vous pris ou manqué de ces Itinéraires bis parfaits ou vécu des minutes décisives ?

 

*sédentaro-contemplativo-nostalgique-sans-domicile fixe

(Désolée pour celles qui connaissent déjà l’histoire pour l’avoir lue ailleurs, sous d’autres mots. Merci d’être là aussi.)

 

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5 réflexions au sujet de « Itinéraire bis »

  1. je ne sais pas, je ne me suis jamais posé la question en ces termes, j’ai emprunté qques déviations, peut être pris de ces itinéraires bis sans même m’en rendre compte… en ce moment je me concentre sur LA minute, je m’amuse à l’identifier, alors peut être vais je y trouver un itinéraire bis. Je te raconterai.

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  2. J’avais oublié cette visite chez le docteur des yeux… Pourtant à l’époque, cette idée de ne pouvoir élever un enfant dans un département spécifique m’avait frappée…. Et je comprends mille fois cet amour du sol, il y a quelques carrelages dans mon coeur.

    Aimé par 1 personne

  3. oui, il y en a eu des minutes, et des itinéraires bis .. je ne saurais dire pourquoi je les ai suivis, ou éviter, pourquoi j’ai hésité, pourquoi j’ai osé, ou pas, … je comprends ton amour pour un carrelage, moi, ce fut pour une fenêtre un jour, … une verrière, …
    Et puis, il y a les instants, ici, ailleurs, ces instants de doute, jamais de regrets mais des peurs, des routes que je croyais tracées mais qui seront sans doute sans issue, des itinéraires bis qui seront à prendre, sereinement désormais, malgré les craintes persistantes, mais avec une certitude, la route que nous choisirons sera celle qui nous apparaîtra la moins chaotique pour nos mini-passagers et celle qui sera la plus sécurisante pour eux, en les aidant à affronter leurs propres peurs, pour que plus tard, eux aussi choisissent leur route, nationale ou itinéraire bis …

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