{Chou romanesco}

Quelle forme a le cerveau de quelqu’un qui n’oublie rien. Rien de rien. De la plus infime chose à la plus récente, de la plus ancienne à la plus importante. Un chou Romanesco ? Un cumulonimbus? L’hypermnésie n’est pas pour moi et ma mémoire fait très bien les choses : elle préfère laisser la place à l’émerveillement.

Elle, elle se souvient de tout. Des dates. La date de naissance de son instituteur de CE2, la date de ses premières règles, celle de l’ampoule que lui ont causé ses premières baskets. Elle se souvient de tout. Des mots que j’ai dit un jour de colère en 1982, du goût du poivron vert en juin 1979. De tout. Des choses insignifiantes ou graves. Peu importe. Elle thésaurise, met en conserve, étiquette et range dans de minuscules tiroirs dont elle n’égare jamais la clé. Elle est là, contre son coeur.

Parfois, je regarde au loin et je me demande pourquoi j’ai oublié. Et plutôt que pourquoi, comment j’y suis arrivé. Alors, je pourrais lui donner la recette. Je crois dur comme fer que c’est une énorme capacité que d’oublier. Ses échecs, ses malheurs, oublier les fantômes qui rodent ne pas les laisser s’installer avec leurs bagages permet de continuer sans trop s’encombrer. Un peu plus léger. Oublier ne veut pas dire que les échecs et les fantômes n’ont pas existé. Non, ils sont là, ils me constituent, et si je fais un effort pour les retrouver, ma respiration s’altère, mon ventre se serre. Ah, oui, je me souviens maintenant. Et je remets rapidement mon mouchoir en tissu dessus pour continuer.

Peut-être un jour, oublierai-je qu’il y a l’océan à portée de nos mains et qu’il suffit de quelques minutes pour que son impétuosité nous réveille. Peut-être un jour, oublierai-je  qu’à quelques kilomètres de la maison il y a une vue merveilleuse, que le ciel peut passer du bleu au gris en un clignement de paupières et vice-versa. Peut-être un jour, arrêterai-je de chercher à deviner si les gens que je croise sont des touristes ou pas. Peut-être un jour oublierai-je que je n’aurais pas voulu grandir, jouer à « Radar » ou faire du vélo dans la cour de Maminette avec une autre qu’elle. Même si parfois, ce n’est pas si simple.

Alors, je regarde quelques mètres derrière moi, son visage fermé, sa taille serrée, dernier trou pour ne respirer qu’à l’impressionniste, disparaître un peu plus chaque jour, je les efface consciencieusement avec ma gomme galet, douce et blanche, dans le creux de ma main.

Encore un petit effort. Ça y est, je ne me souviens plus.

Pic by Alex Munsall (l’autre illustration ne me plaisait pas, ça n’a rien à voir avec un chou romanesco, je sais …)

 

 

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