{Vent fort, mère agitée}

Je ne sais pas comment font les autres, tout simplement parce que je ne connais personne d’autre dans cette situation. J’ai d’abord cru qu’il allait s’éloigner. Tranquillement. Sans que je n’ai besoin de rien faire. Juste respirer. Un. Deux. Trois. Plus longuement à l’expiration. J’ai fait le dos rond et attendu quelques minutes qui se sont étirées. Pendant tout ce temps, j’ai fait attention à ne pas me retourner. Je ne voulais surtout pas savoir s’il tournerait à droite ou à gauche. Surtout ne pas savoir, si, un jour, je croiserais à nouveau sa route. Ou pas. Il pouvait bien faire ce qu’il voulait.J’étais prête.

J’ai parfois retenté l’expérience. Au petit matin, j’ai allongé mes jambes sur d’autres ombres et caressé d’autres levers de soleil.

Quand on me demandait de parler de lui, je soufflais. Je haussais les épaules ou levais les yeux au ciel. Je feignais l’indifférence quand on me demandait où il se trouvait et faisais mine de ne pas en avoir le souffle coupé. J’agitais une main dans le vague. Par là. Ou bien ici. Mon esprit s’étant posé à l’endroit précis où je l’avais abandonné. Alors, mes joues s’empourpraient, je bafouillais quelques mots sans pour autant parvenir à en faire des phrases. Je restais évasive. Les yeux dans le vague. L’incertain. Le flou.

J’ai déposé ce qui restait de lui dans un carton. A plusieurs reprises on m’a demandé de le rouvrir pour en extirper un, deux ou trois. A plusieurs reprises les gens que j’aime m’ont posée une question à son propos. En demi teinte. A demi mot. Ont attendu une réponse qui n’est jamais venue.

Un jour, je crus l’avoir oublié. Avoir presque gommé son existence. Avoir effacé sa couleur de ma rétine. Je m’étais faite légère. Je m’étais tellement entrainée. C’est là qu’il est revenu. Un coup dans le plexus. Deux gifles qui font rougir mes joues, instantanément. Des larmes qui montent à mes yeux. Une main posée sur le plat du bureau, ou accrochée au chambranle d’une porte. Mes lèves tentèrent alors de mimer ce qu’elles voyaient sur le visage d’en face. Un sourire. Sauraient-elles à nouveau dessiner autre chose qu’un sourire bancale sur mon visage quand on me parlait de lui? Rien n’était moins sûr. J’essayai de les étirer. Je fis un effort surhumain. Etait-il seulement possible de sourire en ayant des larmes plein les yeux ?

-Je l’ai adoré. Je l’ai dévoré. Je voulais vous connaître un peu mieux. Ce n’était pas de la curiosité, je vous assure, même si je me rends compte en vous le disant, que ça doit vous paraître bizarre (…)

-J’aurais tellement aimé que vous écriviez la suite. Elle doit être aussi belle, non?

-J’ai tellement adoré ce livre. Vous savez il est toujours sur ma table de nuit. De temps en temps j’en relis un passage. Et pourtant je n’ai pas adopté d’enfants.

-Il fait partie de mon histoire. C’est bizarre de te dire ça comme ça, mais il m’a tellement aidé quand nous attendions bébé M.

-C’est dingue vous arrivez à parler des choses qui vous sont arrivées et on se dit qu’à nous aussi. Vous faites du particulier de l’universel et pourtant tout le monde n’a pas adopté un enfant.

-Et votre livre. Il ne se laisse pas oublier. C’est rare un livre comme ça. Je crois que je n’en ai que quatre ou cinq à vous citer.

-J’ai tellement pleuré en le lisant. Tout y était. Tout ce que j’avais ressenti. Ça ressortait là. Ça faisait du bien.

-Je crois bien que ton livre m’a soignée, m’a guérie. Tu avais posé les mots que je n’avais pas trouvés.

-C’est dingue jamais on aurait cru que tu vivais tout ça et c’est tellement beau que.

J’ai soufflé un grand coup et refermé la porte derrière moi. Derrière lui.

C’est quand je crois l’avoir oublié. Avoir presque gommé son existence. Avoir effacé sa couleur de ma rétine. Avoir enfin réussi à tourner la page. Avoir réussi à accepter qu’il ne s’agissait que d’un one shot. Rien de plus. Et c’est là qu’il revient.

Ce matin, le souvenir de lui m’attendait au petit déjeuner dans un message.Les larmes ne sont pas montées, juste un sourire. Un vrai sourire et deux tâches jaunes sous la pulpe de mes doigts pour répondre au message. (Merci MA)

5 réflexions au sujet de « {Vent fort, mère agitée} »

  1. merci à toi! si je sais que la lecture de ton livre va me faire du bien, en ces moments si intenses et tendus sur le plan émotionnel, je n’imaginais pas que ma demande puisse éventuellement te frapper au plexus. Je suis heureuse de savoir qu’il y a eu un vrai sourire et deux taches jaunes sous la pulpe de tes doigts.

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  2. C’est drôle, je pensais à lui l’autre jour, me disant qu’il fallait que je le relise maintenant que Petit Loup était arrivé dans nos vies. Histoire d’avoir une autre lecture, peut être……

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