{L’adieu}

La dernière fois, je l’aie vue, elle se tenait bien droite sur son fauteuil, carrossé comme une auto dernier cri. Les bras posés sur les accoudoirs. Digne. Encore. A 102 ans et demi. Je peux dire que j’ai été fière d’elle. Elle n’était plus vraiment belle, elle n’était plus vraiment là. Il faisait chaud et je n’avais qu’une envie, m’allonger quelques instants sur ses genoux et rêvasser parce qu’on ne faisait pas la sieste avec maminette : « Et pourquoi la ferait-on? »Oui, pourquoi, on avait bien le temps.

Maminette attendait que le temps passe. « Il passe lentement » disait-elle, elle regardait les chats qui jouaient avec les couleuvres, les tourterelles parader devant elle et les enfants courir autour. Elle affutait ses ailes en silence pour s’envoler, pour être prête, le jour où Dieu se rappellerait d’elle. Elle tutoyait la mort depuis un certain temps. Elle négociait Dieu sait quoi. Elle utilisait toute la patience qu’elle avait accumulée, elle, l’impatiente. En 102 ans et demi.

Je crois bien que les premiers mots que j’ai voulu dire à Maman quand le téléphone a sonné c’est « ça va aller », ou bien « te frappe donc pas ». Mais je n’ai pas réussi. J’ai attrapé la poêle, le téléphone coincé entre mon épaule et mon oreille, j’ai fait hum hum et peut-être reniflé bruyamment et j’ai préparé le repas. J’avais super peur que des mots sortent de ma bouche, parfois ils font ça, ils sortent sans que je le veuille, et ils ne disent pas ce que je voudrais. Je me suis concentrée très fort. Et j’ai préféré fabriquer un silence le plus beau que j’ai pu. J’étais certaine que Maman saurait le reconnaître. Elle a raccroché et je suis retournée m’assoir dans le salon. Sur le fauteuil que Maminette détestait et que j’adore.

J’ai regardé le seul enfant que j’avais de disponible sous la main. Je l’ai regardée longtemps, j’ai analysé la moindre de ses mèches tirebouchonnées et compté chacune de ses tâches de rousseur. J’ai appelé les autres. Ils étaient un peu loin. Un peu à l’abri. A ne s’est pas dérobée. Elle a attendu que ça me passe, même si elle a eu un peu peur de mon regard trop fixe, de mon sourire sur « pause » et des larmes qui ne venaient pas. Elle m’a souri malgré le silence en or massif que j’étais en train d’ériger entre elle et moi. Elle a dû penser que je voulais prendre une photo de ce moment là. Pour plus tard. Il y a des instants comme ça dans la vie. Elle en a l’habitude. Et elle m’a serré dans ses bras.

Je me suis relevée. Et me suis affairée. Il n’y avait rien d’autre à faire. J’ai respiré quelques minutes à l’impressionniste. Quelques touches ici, quelques touches là. Et finalement ça ne faisait pas très mal.

Ce matin, Maminette a réussi à s’envoler au ciel. Elle a déployé ses ailes. J’ai prétendu que c’était mieux comme ça,  les adultes disent parfois des trucs qu’ils ne pensent pas. J’ai dit qu’avec elle c’était un peu de mon enfance qui partait aussi. Les petits enfants disent parfois tout haut des trucs qu’ils devraient taire, parce qu’il est certain que Maminette n’avait plus la force d’emporter quoi que ce soit avec elle et surtout pas le camion rempli de mes souvenirs.

Ça va aller. Il faudra juste un peu de temps pour s’habituer et quelques respirations impressionnistes.

Pic Olivier Denman

 

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