{L’inventaire}

1 Ses orteils qui tracent des lignes dans le sable mouillé de la plage de Seignosse/2 ses bras qui se dégonflent/ 3 la soupe au vin sucrée qu’on mangeait comme un secret à ne jamais révéler aux parents / 4 les cerises cueillies au plus haut de l’arbre/ 5 Le gaffin qu’elle empoignait pour attraper les plus hautes pour n’en laisser aucune aux moineaux/ 6 le gâteau à l’ananas et au caramel/ 7 les sacs en plastique qu’elle conservait comme d’autres s’offrent un sac Vuitton/8 le moment du coucher quand mes doigts entouraient son cou sans jamais relâcher leur étreinte, et elle qui ne perdait jamais patience (je n’ai pas hérité de cette patience là)/9 Dallas sur les fauteuils couleur bronze et la même couleur qui orne depuis quelques jours le fauteuil vintage à la place du rouge originel/ 10 Les premiers esquimaux mangés en regardant la télé/ 11 le glanage des épis de maïs pour nourrir les poules l’année durant/12 les poules et les pigeons justement dont j’avais tellement peur quand il fallait aller lever les oeufs/ 13 La tarte aux fraises, cuite, la tarte (et les fraises aussi)/ 14 sa curiosité qui n’était d’après elle que de l’intérêt déguisé / 15 les hortensias bleus, roses et blancs qu’elle multipliait à l’envi/16 ses mains faisant la lessive sur le lavoir en ciment et l’odeur du savon/17 les balades à pieds de plusieurs kilomètres qu’elle nous obligeait à faire/18 ses premiers jours dans la cheminée, c’était en février 1914, il faisait froid / 19 sa soeur de lait (dont les enfants étaient à la sépulture hier)/ 20 le tabouret rose sur lequel elle m’installait pour que je répète les mouvements de la brasse au milieu de la cuisine/21 le nombre de fois où elle a dit que c’était son dernier noël / 22 son caractère bien trempé/ 23 les pantalons que je ne l’avais jamais vue porter jusqu’à son arrivée chez Nassira/ 24 le muguet dont elle faisait des bouquets au mois d’Avril, dont personne ne voulait au cas où ça porterait malheur et son haussement d’épaules/25 le ménage qu’elle laissait faire aux autres  pour qu’il soit bien fait/ 26 sa bague avec les petites pierres rouges / 27 L’estouffade de nadau / 28 son goût pour les maisons en construction/ 29 ses mains brodées de veines bleutées posées sur le drap blanc / 30 les lits jumeaux dans sa chambre qui m’ étonnaient enfant / 31 sa réponse quand je lui posais la question : tu verras plus tard c’est parfois compliqué de dormir à deux (c’est bon mamie, j’ai vu)/ 32 son geste,  fort à propos / 33 le martini rouge, le porto et l’eau de Saubusse / 34 son écharpe violette / 35 sa photo dans mon entrée / 36 la photo de mon grand-père au bras d’une autre femme et son regard voilé quand je demandais qui c’était / 37 sa jalousie 40 ans après pour cette autre qui existait avant elle / 38 le cyprès devant la maison / 39 la tourterelle sur sa rambarde / 40 ses 17 ans / 41 nos pieds sur la grille devant la cheminée et les étoiles accrochées dessus/ 42 les repas pris à midi pile et 19h pile/ 43 son jardin de fleurs/ 44 et son potager/ 45 L’odeur dans la remise du fond où elle entassait l’ail / 46 les cyclamens du château/ 47 le département où elle est née, d’où elle s’est enfuie et où elle est finalement revenue / 48 ses zones d’ombre / 49 les religieuses, le Paris-Brest et le succès/ 50 tous ses amoureux / 51 sa liberté immense/ 52 les albums photos d’inconnus / 53 les gaufres au sucre glace / 54 son flacon de poudre de riz sur le rebord de la baignoire/ 55 ses valdas/ 56 le riz, le sucre, le savon de marseille qu’elle stockait au cas où…/ 57 le meuble du salon devenu le meuble de ma chambre/ 58 et la psyché/ 59 son regard incrédule posé sur Tanh/ 60 la télé que nous avions le droit de regarder à table/ 61 et nos places à table justement et moi, de dos à la télé/62 son café au lait au lit et ses deux tartines grillées / 63 son vieux flacon de Chanel N°5 qu’elle ne mettait plus mais qu’elle n’a jamais jeté / 64 mes mercredis chez elle avec ma Grande petite / 65 la nappe en toile cirée / 66 le tapis rond / 67 La commode où nous fouillions pour nous déguiser avec ses nuisettes d’un autre temps/ 68 le carrelage de la véranda / 69 les mercredis juste après le divorce des parents / 70 novembre 2015, mes après-midis avec elle à l’hôpital et nos discussions/ 71 le palmier déguisé en sapin de noël / 72 le tic tac de l’horloge/ 73 la méridienne soporifique/ 74 les vacances à l’océan et papa lolette / 75 mon incapacité à lui dire que nous avions déménagé/ 76 la balade jusqu’au lait / 77 ou celle chez Mollet/ 78 la maison de sa mère/ 79 et Montbarbat / 80 le foie et la cervelle qu’elle cuisinait pour mes enfants « pour les fortifier »/ 81 Son boucher qu’elle voulait marier à ma mère/ 82  l’oseille qui poussait sous le cerisier/ 83 ses larmes qui coulent en dedans / 84 Mr B son médecin bien aimé qui est venu la voir jusqu’au bout/ 86 la peluche de petit chat sur son lit qu’elle a emporté avec elle / 87 les marques bleues sur son corps quand elle se cognait/ 88 ses fugues et sa liberté chérie, toujours, pour aller croquer le raisin au fond du jardin quand elle avait 100 ans passé / 89 les oeufs à la coque sitôt sortis de la poule/ 90 les cruchades beurk / 91 la plage du village au bord du fleuve / 92 la façon qu’elle avait de poser des questions sans montrer son intérêt / 93 Mme Delvallée et Mme Furbayres, les voisines / 94 les épis de blé qu’on mâchait pour en faire des chewing-gum / 95 les draps qui claquaient dans l’allée et les serviettes rêches/ 96 les champignons qu’elle était la seule à voir sous les feuilles alors qu’elle disait ne plus rien voir du tout / 97 le vin qu’elle noyait dans l’eau / 98 son trajet pour aller à l’école, 7 km aller / 99 le permis de conduire dont elle refusait de se servir/ 100 sa bicyclette bleue / 101 les crottes en chocolat, les valdas, les vichy qu’elle croquait en cachette  / 102 sa mémoire en dentelle/ 103

 

Publicités