{Comme dans les chansons de Vincent Delerm}

Hier, j’ai travaillé. Beaucoup. Et j’ai aimé ça. J’avais mis en fond sonore de la musique, ce qui est rare, parce que la plupart du temps je me laisse embarquer par les paroles. Mais hier j’avais à inventer un personnage si éloigné de moi, pensais-je, qu’il me fallait bien ça, des paroles qui m’embarquent. Depuis le temps qu’il me narguait, il fallait que je l’attrape, ce personnage.

Quand j’ai décidé de sauter le pas, je me suis longtemps demandée à quoi me servirait de reprendre mes études et surtout celles-là. J’en ai parlé autour de moi, un besoin que quelqu’un légitime mes choix. Les gens que j’aime m’ont dit : laisse faire et tu verras bien, ça mène toujours quelque part même si aujourd’hui tu ne vois pas où, laisse faire le temps et tu sauras. Je ne sais pas davantage aujourd’hui. J’ai bien une petite idée qui pousse dans ma tête, comme les plantes de mon jardin, abondamment arrosées par la pluie qui n’en finit pas de me clouer à mon bureau. J’ai donc appris deux ou trois choses : à mettre des virgules par exemple, à réguler les temps (j’étais capable de passer du présent au passé et au futur dans une seule phrase sans que ça ne me dérange le moins du monde. Encore aujourd’hui cet exercice me demande de l’attention) et surtout, sur-tout, à laisser faire ma musique intérieure. C’est la bonne m’a t-on assuré.

Et donc hier, j’ai laissé la part belle à cette musique intérieure et au hasard et enclenché Deezer. Je l’ai laissé faire, ne lui ai donné aucune instruction. Il a fait ce qu’il a voulu et il a bien voulu.

C’est alors qu’elle est arrivée, parce que du coup c’était une fille, par une allée de Kensington Square. Elle avait baladé sa nonchalance sur les quais parisiens et se moquait éperdument de la vie à cent à l’heure qui se jouait à ses côtés. Elle avait pris un air affecté. Un peu trop peut-être, qui voulait nous faire croire que cette vie là, n’était pas la sienne. Elle m’a abordé d’un sourire poli, un qui ne cause aucune ride aux commissures des lèvres et dont elle ne se souviendra pas d’ici quelques jours. Elle a commencé à me raconter la Normandie et la vieille maison qui a fait son enfance. La poussière ici et là, la balançoire qui grinçait au jardin et l’odeur de la cheminée qui collait à ses cheveux.

Elle mettait trois petits points à la fin de ses phrases. Trois petits points qu’elle avalait et qui remontaient jusqu’à ses yeux. Elle était un peu pâle et son pull en cachemire pastel s’accordait à la couleur du ciel. Elle était pétrie d’insouciance affectée et m’a dit quelques gros mots que je n’ai pas reconnus et devant mon air coincé elle a ri, d’un rire en deux tons qui faisait ah! ah!

Je l’ai suivie un instant et lui ai inventé tout ce qu’on me demandait, pour en faire un personnage vivant : une enfance, un clan, des maladies, un mentor, une sexualité, une philosophie, une religion, spiritualité, une quête, une fissure, des études, des émotions, des tocs, des phrases fétiches, une mission et lui ai fait vivre une journée entière, heure par heure.

J’ai bien aimé la rencontrer, elle était comme dans les chansons de Vincent Delerm. Elle a rejoint ma boite mail et s’est envolée.

Pic Wu Yi

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