{Chez Cazenave}

En ce vendredi matin, elle avait une heure à perdre, à flâner dans les rues, à ne rien faire. Il était encore tôt. Il faisait encore froid. De ce froid qui picote la gorge et brûle le bout des doigts. Bien sûr elle avait oublié son écharpe et ses gants, elle pensa alors qu’il serait bon de prendre un chocolat chaud.

Elle passa une première fois devant chez Cazenave. Elle ralentit l’allure, regarda si des lumières étaient allumées et si des gens étaient attablés. Elle ne vit personne, seulement le sourire de la jeune fille qui passait le balai devant la porte. Elle poursuivit sa route et erra quelques minutes supplémentaires, puis à force de détours inutiles pour passer le temps, elle se résolut à entrer dans le salon de thé. La jeune fille reconnut la femme hésitante, sourit et l’installa à une table. La femme laissa son regard vagabonder dans la pièce et se surprit à penser que le temps avait lui aussi fait une pause bien méritée dans le salon de thé à la décoration surannée.

On lui apporta une carte pour faire son choix. Il était déjà fait : ce serait un chocolat mousseux, un chocolat, épais et intense, servi dans les tasses originales en porcelaine ornées de roses, et coiffé d’un nuage mousseux monté à la main.

« Le chocolat Cazenave, à Bayonne, est une invitation à un voyage imaginaire sur les traces caribéennes et africaines du chocolat et de ses origines tropicales » lui avait-on dit à multiples reprises « il faudra que tu goûtes, c’est une institution ». Comme la plupart du temps les institutions lui faisaient peur, elle avait attendu le moment adéquat, idéal, l’avait espéré avec ses enfants, au bras d’une amie ou de son amoureux et voilà que finalement, elle s’y retrouvait attablée, seule, sourire aux lèvres.

Elle reconnut le trait caractéristique des quelques vitraux qui ornaient le salon de thé et l’odeur du chocolat qui flottait dans la pièce fit grogner son estomac d’impatience.

Quand le petit plateau en plastique blanc arriva sur la table, elle resta quelques secondes à contempler l’ensemble. Il y avait une carafe d’eau, qui ressemblait à s’y méprendre à celle dont elle se servait à la cantine quand elle avait neuf ans, un mini verre Arcoroc, un carré de papier en guise de serviette, un minuscule pichet de chocolat bouillant et sirupeux et une soucoupe de chantilly . Mais l’essentiel, le Graal, se trouvait dans la tasse blanche aux motifs  de roses, dont un trait doré rehaussait l’anse formant une boucle à l’intérieur de laquelle elle n’allait plus tarder à glisser son petit doigt.

Une mousse vaporeuse surmontait le chocolat noir et odorant qu’elle s’amusa, cuillère après cuillère, à déposer sur sa langue pour en écouter le crépitement quand elle la portait contre son palais. La mousse disparue laissa sur ses dents une pellicule douceâtre qu’elle enleva en y passant la langue, comme le font les enfants.Peut-être faudrait-il passer le bout de papier?

Elle entreprit de déguster la cuillère de chantilly en défaisant le dessin en volute le plus lentement possible. La lenteur avait des charmes dont elle se doutait rarement. Un peu plus goulument, elle se résolut à tremper une cuillère de chantilly dans la tasse. Dans sa hâte pour porter l’ensemble précaire à sa bouche une goutte tomba sur la sous tasse et rebondit sur le plateau laissant l’empreinte de sa maladresse. A la table voisine, les trois amies  n’avaient rien vu. Elles papotaient gaiement sur le temps qu’il faisait, « si beau pour un mois de décembre/ c’est sûr on va le payer/ peut importe, ce qui est pris n’est plus à prendre ! »

Les commerçantes au fond du salon de thé n’avaient rien vu non plus.toutes affairées qu’elles étaient à rouler du chocolat entre leurs mains pour confectionner de petites boules qu’elles pliaient ensuite dans des carrés de papier doré. Noël approchait et avec lui les promesses de crottes en chocolat que les mamies distribueraient émues à leurs enfants et petits-enfants qu’elles ne voyaient qu’à cette occasion.

« Goûte mon poulet, c’est meilleur que tes schoko bons, c’est du chocolat de chez Cazenave ! »

Chocolat Cazenave : 19 rue Port Neuf 64100 Bayonne – Chocolat mousseux 6,10€

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