{Au revoir Catherine}

La journaliste nous a prévenu que c’était sa dernière. Je soufflais sur la soupe que nous avions choisi de déguster assis en tailleur autour de la table basse. J’ai dit que je voulais  regarder, alors que la plupart du temps, je me fiche de la météo et n’y accorde guère d’intérêt, oubliant ce qui s’est dit, sitôt l’animateur disparu. Plusieurs fois j’ai voulu zapper, quitter les publicités mais autant de fois ils m’ont rappelé que c’était moi qui voulais voir la météo. Alors nous avons attendu. J’ai essayé de me souvenir ce que je faisais lors de ses débuts en 1988, mais aucun enfant n’était encore là me permettant de me raccrocher à un quelconque souvenir.

Quand elle est apparue j’ai trouvé le vêtement tristounet et très éloigné de ce à quoi elle nous avait habitué. Son sourire qui n’en était pas un, manquait de coeur à l’ouvrage. Il était assorti à sa jupe et son pull en blanc et noir. Et puis, elle s’est lancée.

Je me suis dit qu’elle allait tomber, glisser sur les brouillards givrants dont elle nous parlait comme s’il s’agissait de quelque chose d’extrêmement important, trébucher sur les degrés en dessous de zéro qui illuminaient sa carte. Sa voix était transformée par la gravité de l’instant, elle était coincée dans sa gorge. Il manquait un truc, un peu de la gaieté qu’elle insufflait avant pour ponctuer le journal télévisé, un peu de son phrasé si reconnaissable et les soupirs qu’elle distribuait. Je me suis demandée si elle avait préparé quelque chose, un petit speach ou un poème. J’ai regardé autour de moi, le silence régnait dans le salon. Les enfants et le mari semblaient eux aussi gagnés par la tension qui émanait d’elle. Elle me donnait l’impression de savoir que l’instant était important tout en n’ayant qu’un souhait, être ailleurs.

Le temps s’est étiré et elle a commencé à en parler surtout de celui qui passe. J’ai pensé que c’était un peu casse gueule, que tous ces brouillards givrants et ce temps qui passe n’étaient peut-être pas ses meilleurs alliés. Je ne sais pas qui elle a regardé quand elle fixait l’endroit, à gauche et légèrement en hauteur. Peut-être ne regardait-elle personne et cherchait-elle simplement l’inspiration. Elle a dit qu’elle partait avec le froid, je me suis dit qu’elle avait des bras tout minces, elle a dit qu’on l’oublierait alors qu’elle, ne nous oublierait pas. Le mari a dit « c’est tellement vrai ».

Et puis, elle s’est effacée. D’un coup. Sans fondu enchainé. Sans doute ne fallait-il pas mettre le film en retard. J’ai pensé qu’ils auraient pu l’entourer, lui apporter leur aide, tous ceux qui se cachaient derrière elle chaque jour, qu’ils auraient pu balancer des étoiles filantes ou des confettis argentés, ou amener un gâteau multicolore. Mais non. Il y a eu un infime plan noir et ce fut tout. J’ai dit c’est bizarre de partir à la retraite le 1er janvier, ils m’ont dit que c’était plutôt chouette et bien mieux que le 31 décembre où son départ serait passé inaperçu. J’avoue que ça m’a un peu rassérénée. A regarder son sourire triste et ses mains qui se tordaient je me suis dit que le champagne et le foie gras avaient dû avoir un drôle de goût cette année.

J’ai rigolé un peu fort en disant que quand même c’est bizarre. Je n’ai pas osé dire émouvant, sans doute n’auraient-ils pas compris.

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