{C’est quand ?#1}

En ce moment les questions tournent en boucle dans sa tête. Au coucher, au lever, dans la douche, en se brossant les dents, dans la queue du supermarché. J’y réponds comme je le peux, une fois que j’ai repris mon souffle.

La nuit venait d’arriver, je m’affairais à la cuisine. Il avait grimpé sur le tabouret haut, posé son menton bien à plat sur ses deux mains. Il me fixait. J’attendais la sentence, je la sentais arriver par derrière le brouillard givrant qui mordait la fenêtre. Quand est-ce que tu as commencé à m’aimer m’a t-il demandé.J’ai fermé les yeux.Cherché mon souffle. Je sais que les réponses ne peuvent pas être anodines. Un « depuis le premier jour » ne lui suffira pas. Un « mais mon Chéri je t’ai aimé tout de suite » non plus. Tout de suite, quand on t’a appelé, tout de suite quand vous avez commencé à vouloir adopter, tout de suite avant même de commencer ou tout de suite, là maintenant. » Le problème est que mon tout de suite est flou. J’ai attrapé le saumon mariné dans la sauce soja, l’ail et le gingembre et écouté le crépitement quand je l’ai déposé dans la poêle. C’est fou comme on s’accroche à des choses futiles quand on veut prendre du temps.

Je sais pertinemment quand j’ai commencé à l’aimer. Le premier jour. C’était en 2008 au Cambodge, c’est là, que la première fois, j’ai senti son souffle dans mon cou. C’était à Angkor. Je ne savais rien, absolument rien de lui. Nous n’avions pas commencé notre voyage en Adoptie. Mais ce jour là, j’ai su qu’il existait. Lui et pas un autre. Un enfant de 4 ans qui n’y verrait pas comme je l’ai dit si souvent après alors qu’on me disait de me taire pour ne pas conjurer le sort.

J’ai eu comme un vertige, la première fois. Encore aujourd’hui je suis capable de ressentir les émotions ressenties alors. Je me souviens aussi de la deuxième fois. C’était le dernier jour de ce même voyage.  C’est ce jour là que j’ai commencé à changer jusqu’à devenir sa maman. C’était le 5 mars 2008. C’est ce même jour que j’ai commencé à l’aimer. J’ai continué à l’aimer le jour où le téléphone a sonné m’annonçant son existence, le premier jeudi où j’ai vu sa photo, le jour où nous avons donné notre accord sur le parvis de St Sulpice et aussi quand j’ai croisé son regard sur le parking de Ba-Vi, et qu’il a planté son œil marron dans le mien, certain qu’il y trouverait les réponses que je ne connaissais pas encore. C’est aussi  chaque matin qui débute et que je recommence à l’aimer plus fort que la veille. J’ai commencé à l’aimer de cet amour qui ne s’efface pas quand les années passent et que les petits s’estompent pour laisser la place aux grands qu’ils sont devenus. Je ne pouvais pas lui raconter ça, il voulait du sonnant et du trébuchant. Des faits.

La réponse ne venant pas, il a changé de stratégie. « T’as ressenti quoi quand on t’a appelé pour te dire que j’existais Mam ? »  J’ai essuyé mes mains sur le torchon accroché à la porte du four. Je suis sortie de la pièce, il m’a emboité le pas.

Alors, tout en haut de la bibliothèque je suis allée chercher le Livre. « Tu sais ce que c’est ce livre ? / Non / C’est le livre de ton attente et de ton entrée dans nos vies. » J’ai fait mine de le feuilleter. Il a soufflé. Je l’avais suffisamment fait attendre. J’ai ouvert le livre à la dernière page et lui ai lue.  Nous étions tous les deux assis sur le canapé du salon. Il a posé sa main sur la mienne à la fin de mon récit : « c’est vraiment très beau Mam, merci de m’aimer comme ça. »

Je n’ai rien dit d’autre. Je n’ai pas su quoi dire. Je l’ai pris dans mes bras. Il m’a serré fort contre lui, puis il a dit « je peux allumer la télé? »

A suivre : C’est quand #2

Pic by Gaelle Marcel

 

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