{La suite}

Quand je la croise, je baisse les yeux. Je ne peux pas tourner la tête en faisant semblant de ne pas la voir. Non, je ne peux pas, parce que quand je la croise, c’est dans un salon de coiffure, où tout le monde me connait, m’interpelle et veut papoter avec moi. (Je reviendrais peut-être un jour vous raconter que ça peut être assimilé à un vrai travail, pas du tout fictif, ça s’appelle faire du public relations, à une époque de ma vie ça me prenait beaucoup de temps. Trop). Bref, elle aussi. Elle surtout. Veut me parler. Elle n’a pas besoin d’ouvrir la bouche, pour que je sache ce qu’elle va me dire : « C’est quand même dommage que tu n’aies pas écrit la suite, tu voudrais pas l’écrire uniquement pour moi? »

Je hausse les yeux et lève les épaules, ou plutôt l’inverse. J’agite vaguement la main. Je fais fuir les insectes invisibles qui volètent autour de nous et dont elle n’a pas conscience.

Et je souris. De ce sourire commercial, qui ne veut rien dire du tout et surtout pas que je n’ai jamais eu l’intention d’écrire la suite, si ce n’est l’abécédaire du parent adoptif  qui est finalement resté au fond de la boite à racines de Mister T. S’il fallait une raison je vous dirais que je ne l’écrirai pas , parce que la suite lui appartient et ce ne sont pas les quelques épisodes que je retrace ici qui en donnent une image réelle, à peine donnent-ils le ton de la journée. J’ai d’ailleurs plus l’impression de tourner autour de mon nombril, ici.

Je n’écrirai pas la suite parce que la vie a repris ses droits. Parce que je ne sais pas ce que je pourrais avoir à raconter . Je n’écrirai pas la suite parce que je ne veux pas le stigmatiser et le réduire à « ça » ne sachant trop ce que « ça » signifie, l’adoption ou la particularité ? Je ne me présente jamais en disant que je suis sa mère adoptive. Ni n’explique sa particularité. Je suis simplement sa mère, alors si toutes les mères devaient écrire un livre sur leurs enfants, on n’en finirait jamais.

Je ne l’écrirais pas parce que je n’ai pas de conseil à donner, pas de manuel d’utilisation à fournir, parce que tous les chemins sont différents et bien qu’il soit possible de croiser les mêmes trous dans le bitume, nous ne réagirons pas tous de la même façon. Certains sauteront par dessus, d’autres sauteront à pieds joints dans les flaques, d’autres encore poseront prudemment le pied tout au fond avant de le retirer et de l’agiter comme le font les chats. Il se peut même, que selon l’heure du jour et le moment de l’année nous réagissions indifféremment de ces trois façons.

Quand on me dit que la suite aurait été plus facile à écrire, je tords du nez. Rien n’est moins sûr. Parce qu’il y a le doute,  une nouvelle exigence qui se tient en embuscade à ma droite, juste au dessus de mon épaule et l’idée de roman qui ne me quitte plus et me fait effacer rageusement tout ce qui s’en éloigne.

Et puis, surtout, je n’écrirais pas la suite parce que les gens heureux n’ont pas d’histoire.

Je n’arriverais peut-être à en écrire aucun autre. Il était peut-être le seul que je pouvais écrire, une réaction épidermique, une crise d’eczéma atypique, un cri. S’il ne devait y en avoir qu’un, je serais heureuse que ce soit celui-ci .

Je me rassure comme je peux, en effaçant les dates sur le calendrier, et en mâchouillant un stylo dont je ne me sers pas, en regardant les mouettes perdues, voler à ma fenêtre.

Je suis une rêveuse impatiente.

J’ai peut-être déjà écrit un article sur le sujet, je ne sais pas, je tourne en rond (autour de mon nombril). Je suis un poisson rouge, rêveur et impatient.

 

 

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3 réflexions au sujet de « {La suite} »

  1. Et même si il y avait déjà eu 10 billets sur le sujet, je suis convaincue qu’ils seraient tous justes et beaux. C’est vrai qu’un tel talent d’écriture on a envie de le lire en livre mais le plus important (très égoÏstement) c’est de ne jamais arrêter d’écrire, jamais, et de toujours continuer à partager, toujours. Promis ? 🙂

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