{Ma très chère insomnie}

Il y avait longtemps qu’on ne s’était vues toutes les deux. Tu m’avais laissé un peu de répit et préféré rester à Ibiza à regarder le jour se découper sur la mer. Tu me l’avais annoncé les yeux mouillés et la lèvre pendante, dans le petit matin violet qui caractérise l’ile. De mon côté, j’avais applaudi des deux mains et m’étais effacée sans bruit après avoir posé deux bises sonores sur tes joues et avoir tapoté l’oreiller sur lequel nous nous étions vues pour la dernière fois, pour que tu t’y sentes à l’aise.

Trois mois que je dormais plutôt bien. Les jours de moins bien, je les comptais sur deux ou trois doigts. Je soufflais. J’ai oublié avec bonheur le marron dont tu me maquillais.Trois mois ça peut paraitre long quand on y pense, mais quand on réfléchit bien, au petit matin, on s’aperçoit que c’est passé comme ça. Un claquement de doigt.

Parce que tout s’est peu à peu déglingué. Jusqu’à cette nuit là. Je dois te faire un compliment : tu n’as pas pris une ride. Moi en revanche, j’ai pris quinze kilos de valises sous chaque œil.

Tu t’es assise sur le lit. Tu as soufflé ton haleine fétide dans mon cou et griffé mes joues de tes ongles longs. Je me suis retournée vers l’homme à mes côtés, dont le souffle régulier bien qu’un peu fort, aurait dû m’apaiser. Sans doute ne l’entendais-tu pas de cette oreille. Tu as voleté jusqu’à son épaule et tu as commencé à rouméguer. Tu ne connais pas ce mot ? Je te l’explique. Je te dois bien ça. Tu ronchonnais. Tu maugréais. Tu ressassais tout un tas de choses sans queue ni tête. Ce que je n’avais pas aussi bien fait que tu l’aurais voulu. Ce que j’aurais dû répondre. Ce qui avait pris du retard parce que je procrastinais encore. Ce que l’on m’avait dit et qui était resté comme une arête de poisson fichée dans ma gorge. Ce qui me terrifiait aussi.

Je connais toutes tes simagrées et tous tes stratagèmes. Les muscles que tu coinces pour me faire bouger, le rictus que tu dessines sur mes lèvres, la gorge subitement sèche et les yeux qui se mettent à papillonner, le moustique hypothétique que tu m’envoies même en plein hiver, la couette qui pèse une tonne, la jambe que je sors à l’air, puis que je remets à l’abri parce que j’en ai assez que tu me lèches le mollet, les cheveux que je tire en me tournant et me retournant, les oiseaux qui se croient en plein jour, la transpiration qui suit ma colonne vertébrale.

Cette nuit là, j’ai essayé de t’écouter. Tu étais revenue, peut-être si je prenais un peu de temps avec toi t’évanouirais-tu ? J’ai entendu les phrases sublimes que tu me soufflais dans le creux de l’oreille et que j’aurais oublié dans les ombres du petit matin, les mots qui faisaient le début ou la fin du projet qui me tient tant à cœur, les vérités que je garderais pour moi à cause du courage qui me manquerait dans la lumière du jour.

Je sais que tu viens pour me rappeler à l’ordre, pour que mes nuits rattrapent mes jours que je gaspille parfois. Tu as laissé tes empreintes tatouées sur les murs pour ne pas que j’oublie les résolutions que tu m’as fait signer en double exemplaire sur les paumes de mes mains. Je sais, j’ai promis et juré, avant de me rendormir.

Parce que j’ai fini par me rendormir, alors que l’aube frémissait déjà à ma fenêtre.

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6 réflexions au sujet de « {Ma très chère insomnie} »

  1. OUAHH quel talent !!! j’adore ta façon de l’apprivoiser « ta chère insomnie » et ce sentiment (adepte des insomnies aussi ! ) comme je le connais !! maintenant j’arrive à relativiser, à positiver malgré la fatigue … Merci à toi pour ce sourire en te lisant ! bonne journée (et certaines fois l’anti-cernes est une obligation… J’arrive même à sourire lorsque mon fils me dit « ouahh maman tu as une drôle de tête ce matin !!) bisoussss

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  2. Mon Dieu , je suis bénie de ne pas connaître ce problème ! Tu le décris si bien que j’en frémissais à te lire ( ce qui devrait te rassurer sur l’un des projets qui te tient à cœur 😉) . Un rare réveil nocturne de temps en temps et une ou deux pages de lecture au pire sinon parfois un espace de méditation ( rien que le fait de me dire que ce ne sont que des idées , de les laisser aller) suffisent à me rendormir…je crois que j’ai de la chance!

    Aimé par 1 personne

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