{Le bonheur joue au Jokari}

Elle m’a regardé fixement et le temps s’est arrêté. J’ai d’abord été tentée de lui répondre que je ne savais pas, qu’il fallait qu’elle s’accroche, que ça finirait par passer. « Tout passe, il suffit de faire le dos rond et d’attendre des vents moins forts ». Elle m’a dit « et s’il ne revenait pas ? »  Je ne me souvenais pas m’être demandée si j’étais heureuse, ni ce qu’était le bonheur avant d’avoir trente ans. Et puis c’est sorti tout seul « Le bonheur joue au Jokari  » lui ai-je répondu. Elle a écarquillé les yeux, moi aussi. Il me passait parfois des choses surprenantes par la tête, pourquoi les disais-je à haute voix ? Je devais trouver une explication plus claire au sujet du bonheur.

A quoi ça ressemblait? Est-ce que ça faisait mal ? Ou pas du tout en fait? Le voyait-on quand il était là, devant nous, ou bien après, quand tout était fini ? C’était quoi le bonheur ? Il se cachait où ? Je ne savais pas ce qu’était le bonheur mais étais-je capable de reconnaitre le malheur ?

Dans mon monde, il faut absolument être heureux. Ho, je ne suis pas la seule et c’est devenu un enjeu majeur à la vie de ce siècle. Maminette me disait que le bonheur ça ne se trouvait pas dans les salades (Dommage, à l’époque j’étais végétarienne et je ne mangeais que ça), que le bonheur n’existait que si on avait connu le malheur. « Oui mais c’est quoi Mamie, le malheur ? » J’avais bien compris qu’une mauvaise note en maths, un petit copain devenu celui de ma meilleure amie, des parents divorcés, ce n’était pas « le vrai malheur ». Une ombre passa devant ses yeux. Elle m’a dit « c’est marcher à Laparade, voir des gens morts, alignés le long de la route, des soldats allemands qui t’empêchent de t’arrêter quand il y a quelqu’un que tu connais, et toi qui n’a qu’une idée en tête, ne pas t’arrêter, pour ne pas y passer aussi ». J’ai dégluti. Ah oui! Donc le malheur c’était vraiment malheureux. Alors, c’est quoi le bonheur Mamie « c’est dormir dans un champ de blé, regarder les étoiles et te dire que ni lui ni toi, n’êtes allongés au bord de la route. »

Sa réponse était belle, mais, nous n’étions pas en temps de guerre, de fait, pourrais-je trouver le vrai bonheur ?

Alors, comme les autres encore une fois, je me suis mise à le chercher un peu partout.  Il y a eu cette période, où en véritable stratège, j’avais tenté  de le débusquer partout. Je ramassais des cailloux, je faisais sécher des fleurs. J’inventais des images. Je dansais dans la cuisine. Je l’ai cherché dans toutes les petites choses de la vie quotidienne. J’en faisais des caisses. Comme si demander une bonne et vraie dose de Bonheur, celui avec un grand B,  n’était pas possible, nous devions nous satisfaire de mini bonheurs.

Mon bonheur est devenu une succession de tout petits bonheurs que j’ai collectionnés et rassemblés sur une cordelette douce autour de mon cou. J’avais peur qu’ils ne s’effacent ou pire, que je les oublie.

C’est à ce moment là que j’ai appris une chose essentielle. Alors que j’avais parfois été terrifiée à l’idée qu’on naissait avec une jauge de bonheur, de chance, ou de sérénité sensée se vider entièrement si l’on n’y prenait garde, j’ai appris que le bonheur ne faisait qu’aller et venir. Et ce qui était dingue, c’est qu’il revenait. Comme la balle de Jokari. Il ne revient pas toujours sous la même forme, ni avec les mêmes yeux, mais, oui, il revient. Il n’est pas éternel, mais ne peut pas disparaître totalement d’un coup d’un seul. Ce n’est pas une chose aisée, le Bonheur, et très souvent il fait mal, parce que le bonheur existe uniquement parce que le malheur, le vrai, l’a précédé. Et aussi, parce que quand il est là, on a qu’une peur, que déjà il ne s’efface.

Mais si on pense au Jokari, alors il s’agit juste d’attendre que l’élastique se tende à son maximum. Et se relâche. Alors la balle revient.

 

 

9 réflexions au sujet de « {Le bonheur joue au Jokari} »

  1. Et elle met combien de temps à revenir la belle du Jokari ?
    Voilà c’est malin, je vais avoir cette chanson dans la tête pour la journée : « mais il fait pas de bruit le bonheur, c’est con le bonheur, car c’est souvent après qu’on sait qu’il était là » ou quelque chose comme ça. Christophe Mahé

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  2. Très joli post,l’idee du jokari est superbe !
    Pour ma part je dirais aussi que le bonheur se cultive par la mise en application au quotidien des valeurs qui nous font vivre. C’est d’ailleurs un conseil que j’aurais pu te donner pour « comment faire vivre un couple .  »
    Quand rien ne va , qu’on a l’impression que notre vie nous échappe , se recentrer sur ses valeurs profondes , les appliquer au quotidien est une vraie source de bonheur.
    À toute personne qui va mal je conseille actuellement la lecture de ces livres qui m’ont permis de surmonter le tsunami de désespoir de l’échec des PMA et de la maladie puis du décès de mon papa : » le piège du bonheur  » ou « le choc de la réalité  » du même auteur, Russ Harris. L’un est plutôt destiné aux gens qui s’entêtent à vouloir tout changer dans leur vie dans une quête infernale du bonheur absolu , l’autre à des personnes qui ont à surmonter un deuil, une séparation ,une grosse difficulté . Mais la lecture de ces deux ouvrages ont irrémédiablement changer ma vision de la vie et du bonheur.
    C’est aussi en les lisant ensemble que mon mari a finalement accepté d’adopter un enfant , ce qu’il avait toujours refusé jusqu’alors .
    En les conseillant j’espère toujours qu’il aideront les autres comme Ils ont pu m’aider moi. Malheureusement ce n’est pas toujours le cas…

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  3. Quelle belle image que celle du jokari 🙂 MERCI
    J’ai une pensée pour une famille qui est en ce moment en train de joer au jokari dans l’avion vers Haiti et le bonheur de la rencontre avec leur petit S. tant attendu !
    Il est là le bonheur, il est là !
    BISES
    Marie

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  4. Quelle jolie métaphore que ce « je » de jokari !
    Comme dans la vie, le fil de mon jokari s’est tendu, tiré, a cassé… Balle perdue? Que nenni ! Changer de balle, confectionner un noeud sur le fil par mes mains ou d’autres mains de petits lutins ou de petites fées…
    Voir le fil noué et renoué, se raccourcir… Et me dire que ce jokari là, c.est bien le mien et il m’est cher.
    Miles de Besos

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