Le carnet de vacances

Quand j’étais petite. Vraiment petite. Je devais avoir onze ans. J’ai passé cinq semaines en Équateur chez une amie de ma mère. Pendant ces cinq semaines je l’ai vue mettre de côté tout un petit bazar qui m’avait fait penser qu’elle était vraiment bizarre.

La veille du départ, elle a glissé dans ma valise un album photo à l’intérieur duquel elle avait compilé tout ce que nous avions fait durant mon séjour : une serviette de la pizzeria del Polycentro (centre commercial gigantesque à quatre étages, chose qui n’existait pas encore en France), le carton d’invitation chez Mr l’ambassadeur de France, un emballage de bonbon que j’adorais, les pièces et billets de banque en « sucre » (monnaie équatorienne), des photos, des fleurs, un bâtonnet de glace, bref tout un tas de choses inutiles mais qui, en les regardant des années plus tard, me ramènent instantanément là-bas.

Quand nous sommes partis à la rencontre de Mr T, j’ai conservé le principe en gardant tout (absolument tout, même les cure-dents en bambou ou une fleur ramassée dans la rue) de notre aventure et raconté chaque journée avec le maximum de détails. Quand nous le regardons aujourd’hui, je retrouve chaque émotion intacte, chaque odeur, sensation, chaque couleur, chaque instant passé avec le bébé de quatre ans qu’il était. Je revois ses longues mains, je reconstruis son sourire bancale, alors que je n’ai mis dans le carnet aucune photo, leur préférant quelques croquis de GrandeChérie.

À cette occasion, j’ai découvert qu’un carnet de voyage/vacances, c’était l’équivalent (au choix, rayez la mention inutile) d’une boite à souvenirs, un bouton retour en arrière rapide, voire un bouton d’arrêt sur image.

Depuis, j’ai gardé le principe du carnet pour mes enfants et ceux qui passent les vacances à la maison. Les cousines, T et C, sont reparties l’une avec un carnet, l’autre avec une BD de leur semaine passé ici. Mister T glisse chaque carnet dans sa boite à racines à la fin de l’été.

L’idée, c’est donc de raconter un souvenir à la manière d’un journal, soit en écrivant une phrase (Mister T), un petit texte (Mlle T) ou en faisant un dessin (Mlle C). On colle les billets de concert, les tickets de cinéma, le billet d’entrée aux expo, on dessine le petit train de la Rhune ou un tableau de Ramiro Arrue, la carte de l’Espagne avec un petit point rouge pour situer Begur ou le plan du bateau idéal de nos rêves.

Pas de prise de tête, ce n’est pas l’occasion d’un concours de dessin et on n’en est pas encore à réaliser un carnet de voyage comme ceux de Titouan Lamazou (illustration de couverture).

 

On n’écrit pas tous les jours non plus, mais ceux pour lesquels on a une anecdote à raconter, ou simplement envie de le faire. Cette année Mister T a franchi un cap: il ne demande plus le modèle avant d’écrire. Il se lance et il lui arrive même d’écrire trois phrases. Avec plaisir. Je ne corrige pas les fautes pour éviter que l’exercice se transforme en devoirs de vacances, je veux que les enfants gardent le plaisir de raconter.

Mister T utilise un crayon à papier pour écrire, des feutres, rarement des crayons de couleur et jamais d’aquarelle. Il découpe, colle, efface, déchire, ramasse. J’aime quand les enfants s’approprient leur carnet et qu’ils déploient leur créativité, qu’ils expérimentent, qu’ils cherchent à faire différent, à faire « joli ». Il faut un peu de temps avant d’y arriver, parce que, soyons honnête, au début ils voient ça plutôt comme une corvée. Mais l’idée de le regarder dans cinq ans me ravit déjà. Cette année, j’ai décidé de garder une trace des jours plus difficiles en écrivant à sa place que la journée avait été mauvaise parce que la vie, ce n’est pas qu’une compilation de jolis moments.

 

 

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