Comment ne pas écrire un roman

Comme vous le savez. Comment ça, vous ne savez pas ? C’est que vous venez d’arriver alors, parce qu’ici, les pauvres, ils savent.

Et ceux qui savent, savent. J’écris un roman. Ce n’est pas le premier. Loin s’en faut. Si je compte, c’est le cinquième, sans compter « L’abécédaire du parent adoptif », « Ce que vous adopterez aussi en adoptant un enfant », « Les secrets véritables des couples mariés qui durent » et le très en vogue « Dix leçons pour se disputer avec panache ». Celui dont je vous parle ici est sans doute le plus abouti, celui pour lequel j’ai travaillé de la même façon que si j’avais été au bureau, avec des heures fixes, un lieutenant en chef qui corrige le tir et des objectifs SMART (très important, les objectifs SMART)

Je ne sais pas encore si je sais écrire un roman ( s’entend un roman qui se lit) en revanche, je sais parfaitement comment ne pas en écrire un.

  1. Procrastiner et attendre le meilleur moment : l’alignement des étoiles, être en possession d’un arrêt maladie suffisamment long pour avoir un peu de temps devant soi (que j’ai attendu pendant dix ans en vain), qu’il fasse beau ou froid. Mais je te le dis, le meilleur moment, au pire, c’est maintenant.
  2. Écrire un premier chapitre. Relire le premier chapitre. Réécrire le premier chapitre. Re-relire puis re-réécrire et re re re relire tout en pensant à re re re re réécrire. Finalement se rendre compte qu’on n’a qu’un chapitre, ce qui tu en conviendras, est vraiment insuffisant quand on veut écrire un roman.
  3. Ne pas faire de plan et penser que les personnages, ces gentils petits êtres qui habitent dans ta cervelle et vampirisent ton énergie au lieu de la mettre au service de la vie ou de tes enfants et accessoirement de la personne qui vit avec toi, vont trouver tout seul le chemin jusqu’au mot fin. Tout ça parce qu’ils seraient doués d’une vie qui leur est propre, qu’ils te dictent à l’oreille ce qu’ils veulent faire et ce qu’ils veulent manger. Tout ça, tout ça. Mouais, à d’autres!
  4. Lire un premier manuel « comment écrire un livre ? » puis un deuxième « tout savoir avant d’écrire un livre » puis en découvrir un troisième et l’acheter aussi « les dix secrets que les écrivains ne livrent jamais » et ainsi de suite.
  5. Avoir internet à portée de mains. Ou un ordinateur, une kindle, un canapé muni d’une télévision avec télécommande et d’un coussin moelleux, un magazine de déco ou de développement personnel, tout autre pourra également faire l’affaire. Une capsule de bouteille d’eau. Un moustique frondeur, un fauteuil à bascule, un hamac ou un chat ronronnant. Si en plus, il y a un plaid à proximité, c’est mort!
  6. Relire un texte écrit il y a dix ans et se dire que c’était mieux avant. Que « maintenant, ce qu’on écrit c’est vraiment à chier et puis là cette phrase, non mais c’est du grand n’importe quoi ». À ce moment là, une lumière rouge doit s’allumer dans ton cerveau. Cette lumière rouge signifie, lève-toi, ferme le capot de l’ordinateur et va marcher dans les rues. Quoi il pleut ? Mets un k-way et sors parce que sinon ton index droit va appuyer sur la touche « delete » et faire disparaitre tous les trucs formidables que tu ne sais plus voir.
  7. Ne pas écrire pendant un mois, alors qu’on nous a répété qu’il fallait écrire une phrase par jour.  Se contenter d’écrire un mot par jour. « Et » étant considéré comme un mot au même titre que « un », « dans », ou « pour ».
  8. Regarder la télévision d’un oeil acéré (au moins au début)(il faut faire illusion)(même si sur soi-même c’est plus compliqué) un carnet dans la main (moleskine noir, ils le sont tous et si quelqu’un te surprend tu n’as qu’à l’ouvrir et montrer ce que tu viens de noter. Personne ne remarquera que ce carnet date de deux ans) (sauf si tu as oublié de prendre un stylo)(il faut tout te dire, aussi) en expliquant bien fort qu’on cherche des idées (Zola avait-il la télévision?) Dans le même ordre d’idées, regarder le ciel en disant qu’on cherche des idées, faire des routes dans le sable en expliquant qu’on cherche des idées, regarder l’horizon comme s’il avait une idée. Regarder le ciel n’est jamais une bonne idée c’est comme l’horizon, ou le sable c’est trop loin ou trop rempli de nuages ou de grains .
  9. Ne pas dire qu’on écrit. Ou bien dire qu’on écrit. Ça dépend des jours, voire des heures.
  10. Ouvrir un blog.

photo by Catherine Lavery from Unsplach

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