É-crire au féminin

Lancé en 2011 chez aufeminin, le concours de nouvelles e-crire aufeminin braque tous les projecteurs sur de nouveaux talents ! Le but ? Faire émerger des plumes et les accompagner pour les aider à publier leur premier livre !

Et si c’était mon tour ?

J’ai donc écrit une nouvelle sur le thème imposé « je suis une femme ». Et puis j’ai voulu la poster. Et là, stupeur et tremblements! Il fallait certifier sur l’honneur qu’on n’avait jamais été publié pour un roman ou un document.Sauf par l’intermédiaire d’internet ou à compte d’auteur.

Avais-je le droit de biffer cette case ? Après moult tergiversations, j’ai décidé que non. « Vent fort, Mère agitée », s’il n’est pas un roman est bel et bien « un document publié ».

Du coup, je vous colle la nouvelle ici, elle s’intitule « Le poids de sa peine », qu’elle serve au moins à faire un post.

« Oui, Monsieur le juge, je suis fautive. Inutile de vouloir plaider non coupable. Dans votre regard, dans celui des gens à la plage et celui de ceux que je croise chaque jour, ceux qui descendent du trottoir ou sont subitement absorbés par leurs pieds, à chaque instant, je peux lire que tout est de ma faute. Quand j’ai la maison pleine d’invités et qu’à la boulangerie j’achète plusieurs baguettes, quand je tiens la glace d’un enfant en train de refaire ses lacets, quand je fais honneur au plat préparé par une amie. Je suis fautive.

Alors qu’il en soit ainsi : je plaide coupable.

De trop aimer la vie et les gourmandises qu’elle sème sur notre route. De vouloir ne manquer de rien, de vouloir faire plaisir et partager.

Oui, Monsieur le juge, je suis coupable. Coupable de n’avoir pas su dire non quand il était encore temps ? Peut-être. De m’être laissée aller en pensant que demain tout irait mieux ? Sans doute. D’avoir pensé que ça ne changerait rien à ma vie puisque c’était toujours moi à l’intérieur. Assurément. Mais si mes rondeurs et mes kilos superflus n’étaient redevables qu’à trop de nourriture avalée, il serait aisé aujourd’hui de tout arrêter. Or, il n’en est rien Monsieur le juge.

Ces kilos qui vous embarrassent, ces kilos qui m’attirent les foudres de vos regards réprobateurs, les haussements d’épaules devant mon manque de volonté, les quolibets que j’entends sur mon passage, je ne les dois pas uniquement à ce que je dépose dans mon assiette.

Combien d’entre eux pour le manque, combien pour cette grossesse qui ne venait pas, combien pour les hormones que j’ai prises avec tant d’espoir ? Combien pour une carrière que je voulais flamboyante, combien pour ces longues journées passées à tenter d’expliquer, d’analyser, combien pour les réponses que je n’ai pas trouvées ? Combien encore pour cette longue attente solitaire, combien pour les regrets ? Combien pour ma gorge serrée et mes yeux rougis aux matins de Noël, mon estomac noué en traversant les parcs, combien pour mes petits déjeuners tristes où il manquait un bol sur la table ? Combien pour mes angoisses, le poids indicible de l’absence, pour les souvenirs de celle que je voulais être, et combien pour l’avenir qui fait si peur ? Combien pour le silence froid dans la maison, les étagères vides dans l’armoire de la chambre d’amis qui attendait de devenir une chambre d’enfant ? Combien pour la vie ?

Dans un autre temps j’aurais été adulée. On m’aurait peinte et sculptée. Mais, je suis née trop tard. Pourtant, qu’ai-je à envier à ces corps maigres allongés sur le sable? Qu’ai-je à leur envier, moi, dont les seins généreux attirent les câlins des enfants et les confidences de mes amies ?

Vous baissez les yeux ? Regardez moi plutôt! Je vous entends dire « faites un peu de sport, ou bien des cures, mangez moins ou mangez mieux, un peu de volonté peut-être et pourquoi pas ce nouveau régime…? » Je vous entends. Mais aujourd’hui, je veux vivre. Avec ce corps qui est ma création. Je veux vivre, tantôt bien, tantôt moins bien. Je veux vivre et ne pas renoncer à ce qui fait que je suis celle que je suis. Avec mes doutes, mes failles, mes faiblesses et toute ma force.

Voyez vous, Monsieur le juge, aujourd’hui je n’ai plus peur. Ni des regards lourds de suppositions, ni des paroles qui blessent, ni de ce que vous pouvez penser, parce qu’aujourd’hui, je sais que là où vous voyez une grosse, il a celle que je suis, une femme.

Oui, Monsieur le juge, je plaide coupable. »

 

 

 

 

 

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