Un beau jour, ça fait déjà un an

On croit que le plus difficile quand on perd quelqu’un qu’on aime, c’est le premier jour. Le choc de l’annonce et tout ce qui s’insinue dans les méandres de notre cerveau avec l’idée de l’absence.

Bien sûr on ne pourra plus lire sa vie sur ses rides, une partie de nous est partie avec elle, celle des souvenirs que nous partagions. Bien sûr il y a l’idée qu’il n’y a plus que nous pour se rappeler. De ça.

Pourtant, au début, il n’y a pas d’absence. La personne est tout le temps là. Elle flotte au dessus-de nous, s’invite dans nos conversations, se rappelle à nos bons souvenirs, elle est dans une recette de tarte aux fraises cuites vraiment improbable, dans un petit vase ébréché, dans une trousse à couture qu’on n’ouvre jamais. Dans le sourire du cadre doré posé contre le mur. Au dessus de notre épaule quand nous vient un mot que nous n’employons jamais. Là, dans la peinture écaillée des volets de sa cuisine. Et surtout d’elle on ne voit que le meilleur.

Et puis le temps passe. On accepte à nouveau de voir tout ce qui nous agaçait tant chez elle. Ses gentils travers et son caractère qui parfois nous faisait lever au ciel mais qui faisait qu’elle était celle qu’on aimait. Celle-là et pas une autre.

Alors le temps continue à rouler.

Petit à petit, on ne pense plus à elle tous les jours et à moins qu’un enfant ne pose une question « dis, comment c’était ? », il est de plus en plus rare qu’elle s’invite à l’improviste dans nos discussions.

Vient ensuite le moment où on n’y pense uniquement quand quelque chose d’important se produit. « Qu’est-ce qu’elle aurait dit ou pensé de moi? » se demande t-on alors. « Elle aurait été fière, tu crois? » ou « Je crois qu’elle doit se retourner dans sa tombe. » Le temps continue de passer et les quatre saisons avec lui. Inexorablement et finalement on s’aperçoit que ça fait un mois qu’on n’a pas pensé à elle. Pour conjurer le sort, en s’endormant, on ferme les yeux et on refait le film : gros plan sur ses mains posées sur le fauteuil en rotin, qui font la lessive dans le lavoir du sous-sol, qui égrènent le maïs. Zoom sur son visage, les cheveux qu’elle remet en place alors qu’ils n’ont pas bougé, ses yeux et toutes les lignes qui se croisent tout autour. On tend l’oreille. Suis-je encore capable d’entendre le son de sa voix? Non.

Un beau jour, peu importe lequel d’ailleurs, qu’il fasse soleil ou qu’il pleuve, que ce soit un mardi ou un samedi, on comprend que la vie a repris son cours. Elle ne s’est pas arrêtée à l’absence et au vide, elle a continué à fabriquer de nouveaux souvenirs que nous ne partagerons pas.

Parce qu’un beau jour, ça fait déjà un an.

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