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L’exercice est difficile. Jusqu’où peut-on aller ? Et que peut-on dire que tout le monde pourra lire ? Alors je vais y aller tranquille et peut-être effacer ce post à minuit. Oui, peut-être.Tu m’appelles mon poussin ou ma caille, ma grande aussi, mais je suis persuadée qu’à travers tes yeux j’ai à peine plus de quinze ans.

Parfois  tu me fixes, je te vois errer sur les traits de mon visage, te demander pourquoi j’ai ces rides et tous ces cheveux blancs. À quinze ans, ce n’est pas normal.

J’ai hérité de toi l’hyper sensibilité dont tu ne sais pas quoi faire, celle que tu caches derrière ton allergie aux graminées et que j’ai mise au service de mes mots, lassée de la voir transpirer par mes yeux en n’importe quelle occasion. Même quand il n’y a aucune graminée.

À l’adolescence j’ai voulu faire de la plongée sous-marine pour être avec toi. C’est souvent le truc que trouvent les enfants de divorcés pour passer un peu plus de temps avec un parent. Mais à la plongée je n’étais pas avec papa, j’étais avec Guy et tu faisais tout pour me laisser de l’espace. Alors, j’ai grandi et n’en ai plus jamais fait. je crois qu’en fait je n’aimais pas vraiment ça. Être avec Guy.

Je t’appelle papa. Tout le temps. On me dit « mais ton père tu l’appelles papa? bé comment voudrais-tu que je l’appelle? Mais c’est ton daron! Non, mon père c’est papa ».

Tu m’emmenais au théâtre le samedi après-midi. J’y croisais les Nicolas (Marié et Briançon), et LE Michel (Fau). Ils me donnaient des ailes et tu les regardais s’agiter dans ta 104Z blanche sur laquelle plus tard j’ai appris à conduire. Tu revenais me chercher le soir. J’imagine que maman de son côté devait le faire aussi les week-ends où elle nous avait. Mais je ne m’en souviens pas.

Tu savais tout de moi dans les dix minutes. C’était très agaçant. Tu avais dû placer des espions un peu partout dans la ville. Je ne les ai jamais vus. Mais eux ils voyaient tout, les bêtises comme les chagrins d’amour.

Je disais à mes copains d’école que s’ils m’embêtaient tu leur ferais des piqûres. Tu te plaignais souvent que les gamins hurlaient en entrant dans ton cabinet.

Tu fais des trucs surprenants comme sculpter des bonzaïs, reconnaître des vins que personne ne connait, fabriquer des couteaux et des sabres japonais. Mais tu m’as dit un jour que l’écriture était la science des singes. Je crois que ce n’était pas un compliment mais ça tombait plutôt bien : j’écris et je suis singe dans l’astrologie chinoise.

Tu m’as tenu la main, tu râlais quand je pleurais parce que j’avais peur alors que tu me faisais tourner dans les airs. Tu m’as obligée à cirer mes chaussures, tu disais que si tu me voyais en train de fumer tu me forcerais à fumer un cigare. Tu m’as obligée à regarder « midnight express ». Tu m’as emmenée voir le premier Star Wars. Tu ressemblais à tous les beaux mecs du cinéma de mon enfance : Magnum (Tom Selleck),  Sean Connery et Sami Frey (entre autres). Tu chantais « le chanteur de Mexico » ou ACDC quand nous partions en voyage.

Pour la naissance de ta première petite fille, tu es entré dans la chambre en uniforme, tu venais d’être promu au grade supérieur, tu as pris le temps de faire l’aller-retour pour la rencontrer avant la « sauterie » qui était organisée ce jour-là. Je suis formelle, il n’y avait aucune graminée dans la chambre.

Tu as eu peur pour moi en de nombreuses occasions : à la lecture d’un dossier médical d’un petit garçon inconnu, en regardant des analyses ou un scanner, en m’expliquant, un 1er novembre, ce qu’il allait falloir faire, maintenant (c’était il y a onze ans, tu te souviens?). Aujourd’hui encore, je pense que tu as peur pour nous. Pour la suite.

Bon anniversaire papa, je t’aime.

Nathalie, quinze ans et quelque

Pic by Jacob Kreutz from unsplasch

 

 

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