S’il fallait un début#1

Depuis quelques semaines, je travaille au potager.

Ce matin, j’avais envie de vous montrer ce que peut donner un premier jet de personnage quand je travaille dessus. Quatre personnages sont donc nés sous mes doigts. Je vais vous les présenter un à un. Si le coeur vous en dit, vous pourrez me dire lequel vous a le plus ému/touché/plu, celui dont vous voulez connaître la suite de l’histoire. En ce qui me concerne, je crois que mon choix est fait, celui qui m’a touché le coeur s’est avancé sur le chemin et m’a pris par la main. Depuis il m’a présenté sa famille et m’a raconté un bout de sa vie. À moi de lui inventer la suite.

Il ne pose pas de questions. Pas encore. Il ne veut pas connaître les réponses. Il essaye de faire comme si de rien n’était. Il accroche désespérément son regard à des choses tangibles : aux branches qui se balancent par la fenêtre. À la pluie qui a si bien trouvé le jour où revenir et qui tombe en un rideau gris et froid. À la porte automatique qui s’ouvre dans un soufflement et laisse entrer les visiteurs par flot.

Il essaye de faire comme si. Son monde ne s’était pas encore effondré.

Il s’assoit par terre. Sur le lino poisseux mille fois foulé par des pas pressés chaussés de crocs. Il remonte ses genoux sous son menton, son regard erre dans la pièce. Autour de lui des dizaines de fauteuils en plastique vert sont vides. Il leur préfère le sol. La seule chose qui lui apparait encore stable dans sa vie. Le ciel vient de s’effondrer sur lui, il attend que la terre s’ouvre. Qu’elle l’engloutisse. Mais elle ne le fait pas.

Il passe ses bras autour de ses jambes. Il pose son front sur ses genoux. Malgré ses paupières closes il lui semble voir un gyrophare luire à l’extérieur. Et une sirène transperce ses tympans. Il redouble d’efforts pour ne pas sombrer. Rester là. Au bord du gouffre, il n’y a que plus lui et le petit garçon inconsolable qui loge à l’intérieur.

Quelqu’un prononce son nom. Grégoire Laffont. Il lève la tête. L’homme le regarde, « pauvre type » voit-il clairement passer dans ses yeux. Il s’approche de lui, les mains dans les poches de sa blouse.

Le brouhaha s’est étouffé. Comme si on avait inséré des bouchons dans ses oreilles. Son champ visuel se rétrécit lui aussi. Son horizon se résume aux cuisses de l’homme. Comme s’il avait revêtu une importance telle que le reste s’effaçait à son arrivée. Comme s’il avait un pouvoir sur la réalité.

Grégoire ne comprend rien de ce qu’on lui annonce. Il n’est pas certain d’avoir entendu quoi que ce soit. Au milieu des phrases il y a des mots bizarres et tarabiscotés qu’il ne veut pas comprendre. Des mots barbares qu’il devrait être interdit de prononcer à toute personne normale. Ce qui dans le cas présent signifie toute personne n’ayant pas revêtu une blouse blanche à pressions, munie d’une poche de poitrine avec un autocollant sur laquelle on avait inscrit son nom.

Il préfère ne pas savoir. Il en a le droit n’est-ce pas ? Ne pas savoir, comme les enfants qui se cachent derrière leurs doigts.

Incapable de regarder le médecin, Grégoire fixe les traits de stylo bleu qui ornent la poche de poitrine sur la blouse du médecin. En-dessous de son nom, une spécialité. Il détourne les yeux. Il ne veut pas davantage savoir. Avant que l’idée ne remplisse sa tête, il veut en fermer les issues.

Le médecin s’accroupit à sa hauteur. Il pose une main sur son bras.

Il y a maintenant quelque chose d’étonnamment immobile et silencieux dans cette partie du couloir. Malgré les gens pressés qui passent en trombe, malgré les pleurs des enfants , malgré les infirmières qui s’affairent. Le monde s’est arrêté. Lui aussi.

Le médecin l’informe de la suite de la procédure. Grégoire sent la nausée le gagner. Il respire longuement pour faire refluer l’acidité dans le fond de son ventre. Le médecin s’est déjà éloigné, Grégoire, dans un geste réflexe se lève et lui emboite le pas. Combien de temps durent les explications ?

Lorsque les portes automatiques se referment sur lui, la nuit est tombée et les réverbères luisent dans les caniveaux. La pluie a cessé. Les roues des autos éclaboussent les passants qui s’entassent sur les trottoirs. Certains jurent, d’autres pouffent de rire. Que pensent de lui les gens attroupés qui attendent de pouvoir traverser l’avenue ? Grégoire est un homme à qui l’on peine à donner un âge. Il pourrait avoir vingt-cinq ans ans, pour peu qu’il sourie, ou tout aussi bien cinquante-huit quand il est perdu dans ses pensées et que son front se plisse. Il pourrait avoir quarante-quatre ans, l’âge réel inscrit sur sa carte d’identité. En de très rares occasions il a l’impression d’avoir à peine dix-sept ans. Sauf qu’il est trop sérieux pour n’avoir que dix-sept ans.

Il ne sait toujours pas ce qu’il est censé faire maintenant. Qu’est-on censé faire de sa vie quand on n’en a plus rien à faire ? Il ne sait pas. Il relève le col de son manteau.

Des flashs, des morceaux de souvenirs et d’explications traversent son esprit. Le bonhomme du passage piéton passe au vert, il suit la foule et s’engage sur le passage zébré. Les phares de voitures à l’arrêt l’aveuglent. Il va apprendre ce qu’il faut faire. Il lui faudra sans doute le reste de sa vie pour apprendre à faire semblant, mais on ne lui a pas laissé le choix et il fera avec.

Voilà, ça allait être simple, il s’agissait simplement de commencer par lui écrire, et suivre la lumière des phares dans la nuit.

Pic by Ewan Clarke from Unsplasch

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