S’il fallait un début #2

La semaine dernière vous avez fait la connaissance de Grégoire. Laissez-moi vous présenter Alice, Lili pour les intimes. Et si vous l’aimez, n’hésitez pas à commenter et à partager. Vous savez, c’est toute une histoire que de sortir de l’ombre.

Suivre la lumière des phares dans la nuit. Lili se concentre sur la route délimitée à droite par un fossé et à gauche par un trottoir agressif qui lui donne l’impression étrange de vouloir traverser devant ses roues. On ne devrait jamais arriver quelque part après que le soleil ne soit couché. Elle ne sait plus où elle a lu ça, mais c’est exactement ce qu’elle ressent en garant la voiture. La lumière des phares ne suffit pas à englober le paysage en entier. Elle l’éclaire par tâches, comme le font les projecteurs au théâtre : la niche du chien, la poubelle éventrée, la brouette abandonnée et dans laquelle s’entassent des branches de thuyas sectionnées et séchées depuis longtemps.

En descendant du véhicule, elle resserre les pans de sa veste en lainage autour de son corps. Elle lève le nez vers la lune et suit les constellations.

Elle essaye de retrouver ses repères. Avant, elle connaissait le nombre de pas exact pour rentrer à la maison sans réveiller les parents. Vingt-cinq du portail noir jusqu’au parking. Puis quand elle fut plus grande ce furent douze, de l’emplacement de la voiture jusqu’à l’allée.

La nuit l’enveloppe. Elle avance avec précaution. Faire le moins de bruit possible pour ne déranger personne. Elle a grandi comme ça, en s’excusant presque d’exister. Autour d’elle, les cris des animaux sont assourdissants. Petite, quand sa mère lui demandait d’aller donner un tour de clé au portail, elle percevait les bruits de la vie invisible . Il y avait les oiseaux, les cigales ou les grillons, et des cris inconnus qui lui procuraient un frisson étrange. On lui avait raconté qu’il y avait un cerf au loin qui bramait, les grenouilles qui s’en donnaient à cœur joie dans l’étang du papi, un hibou grand-duc et sa femelle qui caquetait en réponse.

Elle a poussé au bon endroit. La campagne lui a donné la dimension d’une sauvageonne, toujours à grimper dans les arbres, à courir pieds-nus à travers champs, à laisser ses cheveux s’agiter, le seul endroit où elle se sentait réellement elle. L’heure venue, elle rentrait et enfilait le vêtement de l’enfant sage et obéissante, juste avant le retour des parents. C’est à la campagne qu’elle a appris à aimer la solitude. Contrainte d’abord, car restée l’unique, elle a fini par apprécier de ne pas avoir à revendiquer quoi que ce soit auprès de ses parents. La dernière part de tarte aux fraises, un vélo neuf plutôt qu’un de seconde main, le dernier manteau à la mode. Pour les baisers et les câlins, elle a appris à faire sans. Ça devait fonctionner avec des frères et sœurs. Et puis, ce n’était pas ce qui comptait le plus. N’est-ce pas ?

Encore trois pas et elle parviendra sur le petit chemin en pente qui mène à l’entrée. Il en faudra huit jusqu’à la porte d’entrée. Elle n’en compte que six avant de se cogner contre le bois. Elle a dû grandir. Cette idée l’amuse. Grandit-on encore à son âge ? Son cœur s’emballe. Elle pose ses mains bien à plat sur le bois de la porte et attend de reprendre son souffle. Elle sent sous la pulpe de des doigts, les planches irrégulières et douces, les clous carrés, la petite pointe à laquelle sa mère accroche la couronne de Noël, toujours la même depuis vingt-cinq ans. Elle décale sa main vers le bas et abaisse la poignée. La porte demeure fermée. Son cœur n’en finit pas de cogner dans sa poitrine. Il lui semble qu’il rebondit sur le bois. Deux coups secs. Des chuchotements et des pas trainants de l’autre côté. « Qui est là ? » entend-elle. La voix est trainante. « C’est moi, maman. C’est Lili. »

La porte met trente secondes à s’ouvrir. Le verrou du haut, puis celui du bas et enfin tourner la grande clé dans la serrure. L’entendre s’y reprendre à deux fois et pester sur l’envoutement des clés qui ne veulent jamais tourner quand on en a besoin.

– Mais ma chérie. Que fais-tu là ? À cette heure ? Tu as failli me faire cailler le sang. La prochaine fois, que tu arrives à l’improviste, appelle-moi.

Lili sourit. Sa mère n’a jamais eu le talent de la surprise.

– Allez viens, ne laisse pas rentrer la nuit. Avec elle, on ne sait jamais.

Si sa mère n’aime pas les surprises, elle a le sens des tournures et elle a raison, avec la nuit, on ne sait jamais.

C’est quand elle pénètre dans l’entrée, qu’elle se sent instantanément à la maison. Une fois la porte refermée et cadenassée, elle en reconnait chaque son au gramme près, toutes les maisons du monde ont leur propre symphonie et des musiciens affairés : le frigidaire, l’ampoule du néon qui grésille, le tic-tac de la comtoise, les faux-rires d’une émission de télévision. Les pas trainants des mules sur le sol en carrelage se remettent en marche, Lili calque son propre pas à son rythme à elle.

Elle a la sensation que le temps s’est figé dans la maison. De l’autre côté du portail, il continue à une vitesse normale, mais ici, il s’étire. Il est dense, épais. Il prend son temps. Celui des petits pas serrés et des gestes mille fois recommencés. Dans la maison d’enfance, tout y est maintenant si lent que, même si l’on oubliait de revenir pendant de longs mois, rien n’aurait vraiment changé. Tout y est si lent que Lili a parfois peur que les parents ne deviennent invisibles, à l’instar de la comtoise ou du garde-manger qu’elle ne voit plus. Un regard vers son père. Il y a des choses immuables dans la vie, son silence en est une.

– Comment ça va vous deux ? demande Alice avant de s’installer dans un fauteuil Voltaire placé à l’angle de la pièce, un endroit depuis lequel on ne voit ni l’écran de télévision, ni le jardin. Duquel on ne voit qu’une partie tronquée de la réalité, les profils droits de ses parents.

Ils répondent d’un doigt sur les lèvres et d’un geste vague de la main qui pourrait vouloir dire « chut, tais-toi ». Alice s’enfonce dans le fauteuil, le coin d’une couverture en laine tombe sur son épaule. Si elle osait elle mettrait son pouce dans sa bouche. Comme avant. Pour empêcher les larmes de monter à l’assaut, mais elle n’ose pas. Que penseraient-ils d’elle ?

En vieillissant, elle a appris à maîtriser quelques principes de base mais depuis plusieurs semaines tout se disloque.

Sa présence devient gênante. Sa mère se tient trop droite sur son fauteuil et son père n’ose pas échapper les borborygmes dont il est coutumier. Ils la regardent en douce, croient qu’elle ne les voit pas, qu’elle n’entend pas leurs questions silencieuses. Elle attend, elle leur offre un peu de répit. Peut-être à la fin de l’émission. Ou alors demain.

– Tu restes dormir ?

Elle hoche la tête. Un rire plus faux que les autres s’échappe de l’écran de télévision et ricoche sur les murs couverts de papier peint à rayures beiges et marrons, suivit presque aussitôt par celui de son père et le gloussement de sa mère. Qu’ils rient.

Alice voudrait les protéger encore un peu. Les parents sont des enfants comme les autres.

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