S’il fallait un début#3

Après Grégoire et Alice, voici Paul, le troisième personnage de mon potager.  J’ai avancé. J’ai arrosé et mis un peu d’engrais. L’histoire se fait plus précise. Les caractères aussi et je ne crois pas que tous ces personnages vont se rencontrer, en fait. Il y en a trop. Il faut que j’éclaircisse. C’est le problème du potager. Mais surtout, n’hésitez pas à me dire celui que vous préférez. Et partagez. On ne sait jamais. Et puis, avez-vous remarqué quelque chose de particulier dans la construction ?

« Les parents sont des enfants comme les autres ». C’est Farid qui vient de lui dire. La phrase tourne et retourne dans sa tête. Il ne comprend pas ce que ça implique. Les parents sont censés s’occuper des enfants, mais si eux-mêmes sont des enfants, qui donc va s’occuper de tout ce petit monde ? Les grands-parents ? Paul a le sentiment que Farid va répliquer qu’eux-aussi sont des enfants, et ça, il veut bien le croire. Il est même tout à fait d’accord. Lorsque, avec le centre, ils vont rendre visite aux vieux de la maison de retraite, il voit bien le gros monsieur à qui les infirmières accrochent un bavoir autour de son cou, la dame qui brosse inlassablement les cheveux d’une poupée cabossée et l’autre qui vole les chocolats réservés aux enfants alors qu’il n’a pas de dents.

– Tu n’as qu’à te dire que les parents sont des enfants comme les autres, et tu ne seras jamais déçu. Ils ont le droit d’être tristes, ils peuvent se perdre dans le noir, ils ne savent pas toujours comment agir. Et surtout, les parents aussi ont des secrets. Tu sais, le métier de parent ça ne s’apprend pas, alors, chacun fait comme il peut.

Paul se dit que les siens n’ont pas beaucoup pu. Et pas longtemps.

Paul attend. Cette histoire de secret tourne dans sa tête maintenant. Il en a quelques-uns. Des secrets. Un jour il a regardé par le trou de la serrure, il a fait le mur, il n’a pas rendu ce qu’il a trouvé, rien de très grave, mais quand il y pense il a le ventre qui se serre. Il cache les secrets tant bien que mal. Derrière un grand sourire, derrière un front angélique ou une attitude irréprochable. Il a appris que plus « il filerait droit », plus il serait invisible. « On ne parle de la qualité que quand elle n’y est pas ». Il ne sait pas trop pourquoi, mais il est certain que cette phrase entendue dans son autre vie, est la clé.

Il attend. Farid va peut-être rajouter quelque chose ? Mais l’homme s’éloigne pour s’affairer dans des dossiers. Paul le détaille. Il aime bien faire ça. Il ne sait pas pour quelle raison, mais se concentrer sur les gens l’aide à se rassurer. Plus tard, quand il en aura besoin, il fermera les yeux et se souviendra de chaque détail. Aussi longtemps que sa respiration n’aura pas retrouvé sa fluidité naturelle, aussi longtemps qu’il en éprouvera le besoin, il passera en revue des détails insignifiants pour la plupart des gens, sauf pour lui.

La ceinture d’abord : en cuir marron, lisse et brillant, les côtés sont usés et plus foncés. Le quatrième trou est effiloché. C’est là que Farid passe la tige. La boucle dorée à l’origine laisse apparaître maintenant des zones argentées. La ceinture accroche un jean trop grand aux os saillants des hanches de l’homme. Un tee-shirt « no pasaran » tombe bas sur ses cuisses maigres. L’homme est sec. « Pas un pet de gras » dit-il en riant quand il fait le mariole pour Paul et ses amis en faisant saillir ses muscles. Ses cheveux retenus en un catogan graisseux forment tout autour de sa tête un soleil de petits cheveux rebelles et crépus, à ses pieds des baskets flambant neuves. Paul aurait donné cher pour en avoir une paire semblable.

L’homme trie les dossiers, le dos tourné. Ses épaules légèrement voutées lui donnent une allure vulnérable qu’un vent fort pourrait balayer. Ce n’est qu’une impression. Paul le sait parfaitement. Farid c’est un roc ! Les doigts agiles fouillent entre les feuillets d’un dossier.

Paul avance sur le bout de sa chaise. Prêt à partir dès que Farid lui en aura donné le signal. Il se retournera et dira « mais qu’est ce que tu fous encore ici ? Allez ouste ! Du balai ! Et file droit !» Ce n’était plus qu’une question de secondes maintenant.

Farid se retourne et dévisage le jeune garçon. Il ne dit rien.

Depuis combien de temps ne l’a-t-il pas vu rire ? Depuis quand a-t-il arrêté de se révolter pour ces mômes ? Paul se trémousse.

– Je vais te dire une chose Paul. Tous les jours sont dangereux, mais ce n’est pas parce qu’ils le sont qu’il faut les éviter.

L’enfant écarquille les yeux. Aujourd’hui Farid raconte n’importe quoi. De grandes phrases incompréhensibles qu’il déguise en conseils et citations qui lui donneraient presque envie de pleurer s’il les comprenait. Paul préfère quand il chante avec sa guitare, même s’il chante faux et que personne ne lui dit. Paul préfère même quand il houspille les plus grands, même si ça le terrorise parce qu’il déteste les cris. Même ceux de joie, qu’il ne sait pas reconnaître au milieu de tous les autres. Alors, il fait un effort pour ne pas se boucher les oreilles. Il a parfois des accès de souvenirs qui font mal. Ou bien, il ferme les yeux, autre effet collatéral aux accès du passé.

Farid souffle sur une pile de dossiers déposés sur son bureau. Dans la lumière, les grains de poussière s’envolent puis retombent au même endroit.

– Tu sais, Paul, le bonheur c’est pénible parce que quand on y a goûté, on n’a qu’une envie, y plonger une deuxième fois.

Pic by Juan Pablo Rodriguez on Unsplasch

 

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