S’il fallait un début#4

Voici le dernier épisode de ma série s’il fallait un début. Ava ou Léo, Léo ou Ava? À vous de jouer!

« Le bonheur c’est pénible, parce que quand on y a goûté, on n’a qu’une envie, y plonger une deuxième fois. »

La voix off s’est tue. C’est à son tour.

Ava plonge la cuillère brillante dans le pot de yaourt crémeux à souhait. Léo lui a demandé de fermer les yeux à ce moment là et de ralentir son geste au maximum. Elle s’exécute. Ouvre la bouche et dépose la crème blanche sur sa langue. Un haut le cœur la surprend. Cette mixture est tout bonnement immangeable. Comment quelque chose à l’aspect si pur peut-elle avoir un tel goût de carton ? Elle fait un effort pour ne pas recracher le produit et conserver un visage serein.

Comparer le bonheur à une cuillère de yaourt, ça non plus ça ne l’enchante pas. Participer à cette mascarade est au-dessus de ses forces. Ce n’est pas à ça qu’elle pensait quand elle rêvait de monter à Paris. Elle rêvait de théâtre, de plateaux de cinéma, de loges remplies de roses. Mais pas d’être la doublure lumière de quelqu’un d’autre. Ils pourraient prendre n’importe qui pour faire ce boulot. Elle se reprend. Elle n’a pas les moyens de cracher sur la dizaine d’euros avec lesquels elle va repartir ce soir, mais, vraiment, tout ça n’a aucun intérêt. À quoi lui sert de connaître par cœur des passages entiers de « Mère courage et ses enfants» de Bertold Brecht.

– Ava, ne bouge pas !

Elle suspend son geste. « Les pauvres ont besoin de courage. Pourquoi ? Parce qu’ils ne savent pas ou ils en sont. Dans leur situation, il leur en faut, rien que parce qu’ils se lèvent au petit matin. »

– Ava, s’il te plait ne bouge pas.

Elle se concentre, mais une autre réplique lui vient en tête et fait imperceptiblement bouger ses pieds « C’est une amie qui m’a appris à danser. Je lui ai demandé : « comment fait-on pour suivre les pas de son danseur ? » et elle m’a dit : « on le sent avec son corps ! »

– T’es où là, Ava, avec Tennesse  Williams, je parie !

L’avantage avec Léo, c’est qu’il la connait par cœur et ne lui en veut jamais de rien. Ils s’étaient rencontrés un jour d’audition pour la « Rose tatouée » justement. C’est aussi grâce à la fidélité sans faille de l’homme qu’elle a ce petit boulot et même s’il comporte quelques inconvénients c’est toujours ça de pris.

– Pourquoi me demandez-vous cela ? minaude la jeune femme.

– Sérafina, acte III premier tableau et je ne me suis pas fait faire un complet. C’est bon, tu peux bouger.

– Tu sais que ce truc est infâme !

Ava fait mine de cracher les restes de yaourt au sol.

– Je sais, c’est un yaourt sensé te faire perdre des kilos.

– C’est sûr qu’avec le goût que ça a, personne ne va se gaver avec !

Elle déplie les longues jambes qu’elle avait repliées sous elle et étire son dos. Elle se lève et d’une démarche féline sort du plateau duquel les machinistes ont repris le pouvoir.

– On mange ensemble ce soir ?

– Non, Caro rentre, je pense qu’il vaut mieux qu’elle me trouve à la maison. Sinon je vais avoir droit à une scène. En ce moment c’est pas vraiment la joie.

Ava plante un baiser sur les joues de Léo puis chaloupe jusqu’à la porte du studio. Il sourit à son dos. Au cas où elle se retournerait. La jeune femme passe la porte, alors Léo se secoue. Elle est tellement inaccessible qu’il s’étonne toujours de pouvoir être son ami. Autour de lui les machinistes s’activent. Comment font-ils pour ne pas être subjugués ? Il a l’impression que l’air se raréfie quand elle entre dans une pièce. Chaque fois, il manque de mourir asphyxié.

– Arrête mon gars, cette fille n’est pas une option, au pire elle est un problème.

Une claque dans le dos l’oblige à bouger. Son sourire béat s’estompe et mute en une sorte de grimace sur laquelle il n’a aucun pouvoir.

– Silence ! On tourne!

Pic from Unsplasch by Flaunter-com

 

 

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