Vendredi Confession #10

Vendredi dernier, j’avais prévu d’écrire un article au sujet de la disparition de Johnny Hallyday. J’aime bien dire « disparition » parce que j’ai toujours l’impression que si je me retourne, il va réapparaitre. Et puis, j’ai pensé que je n’étais pas assez douée pour le faire.  Que je ne saurais pas expliquer l’ambivalence qui m’a saisie mercredi matin quand mon téléphone a bipé pour me dire que Johnny n’était plus.

À la maison on ne l’écoutait pas. Mon père écoutait Brassens ou AC/DC, ma mère Jonasz et Bob Marley et moi je me sniffais à Dire straits et Cabrel. J’étais la plus sage des trois.

Quand j’eus grandi, je regardais Gérard en biais, lui qui ne jurait que par Johnny et faisait tout pour lui ressembler. Il ramenait ses cheveux sur le sommet de son crâne comme un rocker. Je trouvais ça pathétique, mais j’étais encore jeune et j’avais des tas de choses à apprendre. Quand il m’assurait que Johnny était un génie, un grand artiste, une légende  je faisais la moue tout en me prétendant très éloignée de la galaxie Johnny, de sa vie et son œuvre. Les pétards, l’alcool, la cigarette, les frasques, les grosses cylindrées et les nombreux mariages,ce n’était pas ma came.

Pourtant, mercredi matin, je ne vais pas vous cacher que j’ai eu un pincement au cœur. Était-ce le sentiment qu’une époque se terminait ou déjà l’idée qu’à la fin de la journée on allait nous avoir dégouté de ses chansons. Ai-je pensé aux deux petites filles qui allaient le pleurer, bien trop jeunes encore pour perdre un papa ? Ou bien était-ce autre chose. Que les étoiles filaient? Ou une chose plus insaisissable encore, la condition humaine, la mort d’un homme ?  L’évidence que si, même les légendes meurent, nous autres aussi, mourrons un jour ?

Les hommages se sont multipliés. Au volant de ma voiture, je me suis aperçue que je connaissais toutes les chansons de Johnny, sur mon canapé j’en ai fredonné plusieurs mais pas juste comme ça, non, j’étais capable de les chanter, j’ai fini par me déhancher dans le salon. C’était donc vrai ce que les gens prétendaient. On a tous quelque chose de Johnny ?

Samedi, j’ai regardé l’hommage à la télé. J’assume. Parfaitement. Bien sûr j’ai un peu râlé « et c’est qui qui va payer tout ça ? » Bien sûr j’ai dit « C’est un musicien, laissons lui la place qu’il doit avoir, il faut savoir raison garder ». Bien sûr, je me suis dit que son épouse avait un côté démesuré, j’ai peut-être dit « bling-bling ». Et puis j’ai vu tous ces gens venus lui rendre hommage, lui dire merci et lui dire à quel point ils l’aimaient. La vie de Johnny, quand tu remues tous les mots, ça parle surtout d’amour.

Alors oui, je fais partie de celles qui ont regardé la télé, ont trouvé émouvant de voir tant de monde, ont écouté l’histoire des deux escargots avec des larmes au ras des cils et auraient pu applaudir Bruel après son intervention.

En de nombreuses occasions , au sujet de Johnny, j’ai pensé qu’il n’y avait pas de justice. On pouvait être adulé par un peuple et choisir de s’exiler pour ne pas participer à l’effort commun, on pouvait avoir passé l’âge de l’agrément en vue de l’adoption d’un enfant et l’obtenir tout de même, on pouvait aussi ne pas avoir à attendre quand d’autres attendaient depuis plus longtemps.  On pouvait avoir vécu sa vie sans s’en soucier, avoir abusé de substances et rester vivant. On pouvait faire des concerts minables (Villeneuve sur Lot 7 août 1993) sans que personne ne trouve rien à redire, ne chanter que 3 chansons et être ovationné par un stade entier, dégueuler en back stage et s’en sortir indemne. Mais, il faut dire que je ne connais pas grand-chose aux légendes.

Samedi, j’ai pensé à Gérard qui avait finalement raison. Cet homme avait du génie.  D’avoir su durer par delà des générations, de savoir s’entourer, de paroliers et de compositeurs, des jeunes et des moins jeunes. D’avoir gardé sa dernière femme qui participa (participera) à sa légende. D’avoir su  rebondir quand il le fallait. De rassembler toutes les catégories de français du bicker à Monsieur Toutlemonde, des bobos aux comédiens, des chanteurs aux politiques.

J’ai l’habitude de dire que si on reçoit beaucoup d’amour, c’est parce qu’on sait en donner, avec générosité et sans mesure. Apparemment, vous saviez faire cela Monsieur Hallyday.

 

PS: J’ai maintenant dans mon téléphone « l’envie » et une reprise formidable de « Je te promets ».

PS2: J’ai du mal à comprendre certains propos réducteurs selon lesquels on ne peut pas aimer Halliday ou d’Ormesson parce qu’ils sont de droite. Je trouve triste d’en être réduit à occulter la moitié du monde au prétexte d’un truc qui n’a plus vraiment de raison d’être. Étonnant que persiste encore une telle vision passéiste de la société française.

Pic by Chungkuck Bae from Unsplasch

 

 

 

 

 

 

 

 

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