Le premier jour

Je ferme les yeux. Je me concentre. Je serre peut-être les paupières. Trop fort. Je serre les mâchoires à m’en faire mal.

Je voudrais me souvenir de tout. Je me mets en apnée. Je plonge.

Il y a le son de mon rire, nos pas sur la moquette, ces putains de fuseaux horaires qui s’entrechoquent et nos paupières si lourdes, des gargouillis dans mon ventre. Cette peur indicible qui me vrille le ventre. Et la hâte aussi.

Je respire lentement, une grosse goulée. Je laisse une vague remonter.

Il y a ses joues rouges, ses mains chaudes qui virevoltent, et les miennes glacées fracassées sur mes genoux, ses cheveux  courts qui laissent perler une ligne de transpiration. Il y a le silence étrange alors que tout le monde autour s’affaire. Mon sourire fixé au visage, sans doute peu convaincant. La rose en corail au bout de ma chaîne.

Je serre mes yeux encore davantage.

Il y a le reste de notre vie, scellée sous les ors vietnamiens le 15 décembre 2011. Ses chaussures en 26 alors qu’il chaussait du 23. Son gilet jaune Béaba en 1 an alors qu’il en avait 4. Son non de la tête quand j’ai voulu le prendre. Co Ha et sa veste fushia qui ne le lâchait pas. Qui ne me regardait pas, certaine que j’allais m’évaporer si elle ne me voyait pas. Ses deux bras entourant son petit corps. Les regards inquiets de ses frères et sœurs. Le sourire crispé de son papa. Et mon cœur qui résonnait. Mes jambes qui sont allées à sa rencontre. Presque malgré moi. Et toujours mon cœur. Les lumières blanches de la télévision. Ses yeux qui ne la supportaient pas. Les caméras cherchant à fixer les émotions. Un gecko sur le chambranle de la porte. Les lettres dorées posées sur le fond rouge. Les places que nous ne pouvions choisir. Le protocole. Mon collier jaune et noir. Son inquiétude. Mes bras qui l’attrapent. Mon insistance. Et puis, enfin son petit poids sur mes genoux. Les bulles sorties de mon sac. Encore. Et son sourire. Enfin. Son petit sac à dos Cars rempli des voitures que nous y avions glissées. Nos signatures sur de nombreux feuillets. La chaleur de leurs sourires juste derrière moi. Ses regards de l’un à l’autre. Nos discours devant les caméras. Les paroles que Co Ha lui a gliss à l’oreille. Son souhait de recevoir des photos. Et l’idée qu’elle nous disait autre chose aussi. La certitude. Elle sait. Nos premières photos. Les garçons ensemble. Le taxi que nous avons pris. Sa position allongée sur les trois grands serrés sur la banquette arrière. Notre retour à l’hôtel. Comme s’il connaissait déjà l’endroit. L’immense sapin décoré dans le hall. L’ascenseur. Notre décision de manger tous ensemble. Les Vietnamians noodles. Son appétit. Démesuré. Son premier coca avec nous. Mais pas le premier de sa vie. L’assiette entière avalée. Nos questions. Depuis quand n’avait-il pas mangé à sa faim ? Avait-il déjà mangé à sa faim ? Sa dextérité avec les baguettes. Notre peu d’appétit, à nous, qui préférions le fixer à nous brûler les yeux. Les siens qui dansaient d’un côté et de l’autre. Et puis l’après midi. Notre découverte réciproque. Le décalage horaire qui nous laissait pantois. Sa vivacité. Les bras de ses frère et sœurs auxquels il s’agrippait. Le sac à dos rempli de tout ce qui lui plaisait. Au cas où. Nos premiers jeux. Les voitures étalées de part et d’autre du salon. Les sirènes dont il imitait le bruit à la perfection. Son premier bain. Les hurlements. Son incompréhension. Les chansons. A nouveau un repas. A nouveau un ogre à notre table. Rapide comme l’éclair avec ses baguettes. Le premier endormissement. Ses pleurs. Encore. Mes bras pour le câliner et ma voix à son oreille pour le calmer. Notre peau à peau. Ma voix qui n’a pas tremblé. Son nez enfoui dans mon cou et mon odeur qui semblait l’apaiser. Lentement son lâcher prise. Son premier sommeil. Ses premiers rêves dans sa vie avec nous. Il y a mes souvenirs de ce jour. À jamais

C’était il y a six ans. 6 ans que je suis sa maman et qu’il a  un papa. Six ans qu’il est devenu un frère, un petit-fils, un cousin. Six ans que mon sort est irrémédiablement lié à ce petit garçon né si loin de mon ventre.

 

Pic by Dakota Corbin from Unsplasch

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