La 6ème

On ne m’avait pas prévenue, qu’à peine Mister T serait-il scolarisé en CM1, on m’inviterait à une réunion d’information pour l’entrée en 6ème. J’ai d’abord tempéré son ardeur en lui rappelant que j’avais un peu de temps devant moi, une année en fait, et que s’il le voulait bien, nous irions à la réunion d’information l’année prochaine.

Le problème, c’est qu’il n’a pas voulu.

« Mais non, maman, la maîtresse elle a dit qu’il fallait que tu y ailles. »

Quoi ? La maîtresse a dit qu’il fallait que j’y aille? Scrtch scrtch scrtch (rouages de mon cerveau qui se mettent en marche), mon fils, ce héros au sourire si doux serait-il pressenti pour entrer en sixième l’année prochaine? (j’ai une tendance à l’auto-satisfaction quand il s’agit de mes enfants et à une totale absence de relativité) (plus ou moins longue) (ici, elle fut de courte durée). En effet, cette interrogation m’a juste effleuré l’esprit, le temps que je me souvienne que j’avais eu une réunion avec la maitresse, eu l’enseignante référente handicap tout récemment et que si tel avait été le cas, j’aurais déjà été mise au courant, vu que je suis au courant de tout le reste.

Mais Mister T n’en a pas démordu alors, de guerre lasse, je me suis inscrite à la réunion d’information avec Mr Le Proviseur du collège de secteur.

Au moment de partir j’ai tenté un repli, une feinte, mais Mister T m’a vite remise sur le droit chemin : « la maîtresse elle t’a inscrite, tu peux pas ne pas y aller. »

À l’heure H (heure du début de la réunion), nous sommes donc partis de la maison.

J’ai essayé de faire les pas les plus petits qui existent. Plus petits encore que ceux des fourmis. J’ai regardé tous les nuages noirs qui s’amoncelaient au-dessus de nos têtes en espérant qu’ils nous obligent à rebrousser chemin, refait les lacets de mes mocassins, envoyé une réponse urgente à un sms vieux de deux semaines, prétendu avoir un point de côté pour finalement arriver devant une porte fermée, en retard. Halleluia!

Un regard vers Mister T qui voulait dire « tu vois, c’est trop tard, on va repartir », mais il était déjà en train d’ouvrir la porte. S’en sont suivis un sourire gêné, un excusez-moi absolument inaudible, un geste du Proviseur genre « ce n’est pas grave, mais asseyez-vous je vous prie qu’on passe à autre chose », des dizaines d’yeux de parents réprobateurs (qu’elle négligence d’être en retard à une réunion de cette importance!) (parents que je ne connaissais pas, vus que leurs enfants étaient en CM2) et je me suis installée au bureau (fort reconnaissable) de Mister T. Un bureau à pan incliné derrière lequel je me suis empressée de me cacher, avant que la maitresse ne vienne rabattre le plateau pour que je vois mieux. « Merci beaucoup » assorti d’un sourire crispé.

À peine assise, j’ai été aspirée par un trou noir à moins que j’aie glissé dans ma dimension nostalgique, et sur le visage pré-adolescent de Mister T installé à mes côtés, intéressé et concentré, j’ai entrevu l’homme qu’il sera après-demain.

J’aurais voulu leur dire, à tous ces gens impatients de voir leurs enfants entrer en sixième, de me laisser encore un peu de temps, c’est bon j’ai donné, j’en ai déjà confié trois au collège et s’il y a une chose que j’ai apprise, c’est qu’à partir de ce moment-là, la machine s’emballe et l’âge adulte n’est plus qu’à quelques encablures. 4 ou 5 en tout et pour tout. Le problème c’est que j’étais un peu trop occupée à remballer mes larmes. Putain d’oeil gauche!

J’aurais voulu leur dire que ça ne fait que six ans que Mister T est né entre nos bras. Qu’il n’a pas l’âge d’avoir un téléphone portable, de faire des selfies, de changer de classe toutes les heures dans la cohue des couloirs, ni d’apprendre à quoi sert de connaitre Pi, de savoir s’il vaut mieux apprendre le basque ou l’espagnol en deuxième langue, d’être malheureux parce que la plus jolie fille de la classe lui aura dit qu’elle n’aime pas son oeil bleu ou de prendre le bus seul. Ou de n’importe quoi d’autre. Non, il n’est pas encore temps. Il a l’âge des batailles de Nerf dans la maison, de dessins animés à la télé, de Tom Tom et Nana, de manger des pâtes tous les jours de sa vie si ça le chante et de me tenir la main quand nous marchons dans la rue.

Laissez-le moi, encore un peu, même s’il lui tarde frénétiquement d’être grand et qu’il accumule les centimètres au bas de ses pantalons.

Et je ne sais toujours pas pourquoi, nous avons assisté à la réunion de préparation à la sixième.

Tableau by Inès Longevial 2015

 

 

Publicités