Mr G. Prof de philo

Il était vieux, bien que sans doute plus jeune que moi aujourd’hui. Il n’était pas beau parce que la beauté ne se mange pas en salade, parce que sans la beauté on doit faire plus, on doit faire mieux, on doit faire autrement, il disait. J’étais en A2, une section qui n’existe plus aujourd’hui. Où la philo avait un coef 5. Je buvais ses paroles alors que les autres ne l’aimaient pas trop.  Ils le trouvaient étrange. Libidineux. J’avais cherché la définition dans le dictionnaire sans vraiment la comprendre tout à fait. Je le défendais. Mais toi, t’as toujours été bizarre. Ils disaient.

Comme aujourd’hui, on commençait le bac par la philo. C’était le mercredi matin.  J’avais tout bien révisé : le désir, la passion, la liberté, la mort. J’avais fait des fiches. Quinze jours avant, il avait demandé à les voir. Et me les avait rendues, le lendemain un sourire de connivence coincé au coin de ses lèvres alors que des gouttes de sueur perlaient sur son front. Il disait que j’étais une philosophe contrariée parce que trop littéraire. Il disait quitte à être littéraire soyez théâtreuse. C’est mieux. Il n’entrait pas dans ses prévisions que je rate la philo. Les autres, je crois bien qu’il s’en foutait, mais moi, c’était hors de question.

Au cours de l’année, il m’avait offert un livre, sur le théâtre. J’avais été la risée de mes camarades et mes parents s’étaient un peu inquiétés, je crois, de ce prof dont je leur rebattais les oreilles qui m’offrait des cadeaux. Il entretenait ce goût, tout en arrosant mes textes de Tchekov, Williams ou Brecht de notions philosophiques.

La semaine avant, lors des dernières révisions, il m’avait dit « Surtout S, n’oubliez pas le théâtre ». Il nous vouvoyait et nous appelait par notre nom de famille.

Ce jour-là, il faisait beau, les fenêtres qui donnaient sur la cour gravillonnée du lycée Georges Leygues étaient largement ouvertes. J’ai pris place, et placé mes stylos sur le bureau. Mon coeur cognait fort. L’enjeu était de taille : si j’avais le bac ce serait grâce à la philo. Je ne voyais pas d’autres possibilités.

Le sujet est arrivé. Je me suis promis de ne jamais l’oublier. Suis-je ce que j’ai conscience d’être ? Le théâtre s’est imposé à moi comme vecteur de réponses. 6 pages A4. Dans la cour, Mr G faisait les cent pas. À peine sortie, j’ai fui. J’agis toujours ainsi. Il m’a regardé sortir de la cour alors que les autres l’assaillaient de questions. Je ne voulais pas entendre les réponses. Et surtout pas qu’il me dise que c’était mort. Que mes réponses ne citaient ni assez de philosophes ni assez de leur concept.

Début Juillet, lors de l’affichage des résultats, il était là. Sur la droite. Les mains dans les poches. Mes joues se sont empourprées. J’ai mis une main sur ma bouche. Il a souri. Rien de plus mais c’était tellement. Je ne l’ai jamais revu.

J’ai eu le bac grâce à la philo. 17 coef 5 ça permet de se faire repêcher en math et au lieu d’avoir un 2 ou un 3 (éliminatoire à l’époque) (en math, je ne valais guère plus) j’ai pu obtenir un 5. J’ai eu le bac avec plus de points que ma soeur mais sans mention (qu’elle a obtenue)

J’ai eu le bac avec panache, je dis.

« S, je ne vois pas pourquoi vous êtes nulle en maths. Les maths, c’est de la philosophie ». Mr G, prof de philo 1986

Je n’ai plus jamais fait de philo de ma vie, mais aujourd’hui, vous pouvez me retrouver dans le Huffpost. En fait, peut-être que je philosophe quand je suis ici. Allez savoir…

Le sujet de PetiteChérie hier : les souvenirs nous permettent-ils d’exister ? ❤️

Vous souvenez-vous de votre sujet ?

Pic by Annie Spratt

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