Noir

Ce matin là, elle avait ouvert sa penderie d’un air renfrogné. Le soleil déjà haut inondait la pièce. Il dessinait des lignes droites qui brisaient les lames du parquet et laissait présager une journée torride, comme celle de la veille, quand ils avaient terminé la soirée en flottant dans la piscine.

En culotte, les cheveux retenus par un élastique sadique, elle hésitait encore entre prendre du noir et choisir la tenue bleue qu’elle avait envie de porter.

Celle qui laissait voir ses épaules constellées de tâches de rousseur, celle qui battait contre ses mollets et lui faisait la taille fine, celle qui la faisait se sentir vivante parce qu’il y avait les regards qui glissaient sur ses hanches. Cela faisait dix-huit ans qu’elle n’avait pas revu ceux qu’elle allait retrouver au détour d’une allée et d’une pierre marquée d’un nom. Dix-huit ans, une vie presque.

Ses doigts hésitants se posèrent sur le cintre puis bifurquèrent vers un autre. Le noir était l’unique option. Elle le savait quand elle avait ouvert les yeux au petit matin, elle le savait la veille et même ce funeste jour où on lui avait appris qu’il était décédé et qu’elle avait posé ses doigts sur ses lèvres pour clore le « ho » qui s’était invité.

Devant l’église de la petite ville, ils retrouvèrent d’anciens collègues et s’abritèrent sous l’ombre généreuse des platanes. « Comment vas-tu? » « Vous faites quoi maintenant? » « Cette couleur te va si bien. » « Ho, toi aussi tu as un enfant pour lequel les cigognes se sont emmêlé les pinceaux ? » Des inconnus se mêlèrent à eux en attendant que  les cloches sonnent. Leurs pieds dessinaient des ronds leurs mains voletaient timidement. Quand les voix basses prirent possession des groupes, quand les mains serrèrent des mouchoirs blancs, il y eut bien, ça et là quelques tâches de couleur. Un peu de beige, du gris souris et même du bleu. Mais là, au milieu de tous ces gens unis pour épauler celle des deux qui restait, le noir était une évidence. La sienne tout du moins.

À la fin de la cérémonie, quand il s’est agit de dire un mot, elle choisit de prendre dans ses bras. Elle ne savait jamais quoi dire en cette occasion. « Toutes mes condoléances » faisait bien trop protocolaire, « je suis désolée » ne rimait à rien, ce n’était pas de sa faute, « bon courage » lui semblait trop cynique et elle ne voulait en aucun cas prédire de tout ce qui allait suivre.

Au café où ils se retrouvèrent on parla de lui. Son fantôme, qui planait au dessus des têtes, enhardit des mains à se lever et proposa à certains de faire des discours ampoulés. Il y eut quelques hoquets, quelques rires aussi. Quelqu’un demanda de l’eau pétillante et leva son verre à sa mémoire, elle, elle dit qu’il aurait certainement préféré autre chose que de l’eau salée dans un verre tiède, ce à quoi les autres répondirent en cœur « oui, tu as raison. Qu’on nous apporte du champagne! »

Sur le chemin du retour ils restèrent longtemps silencieux. Si leurs pensées avaient pu se matérialiser en bulles de savon, la voiture en aurait été remplie. Les bas-côtés étaient jaunis par la chaleur accablante qui avait collé à leurs corps les vêtements bien trop noirs maintenant. Elle rappela à celui qui conduisait que, si c’était possible, elle préférait un arc en ciel à son propre enterrement et de la sangria bien fraîche, avant de rire « ah, mais, c’est vrai, je ne veux pas qu’on m’enterre. »

Il l’a longuement regardée.  Il n’a pas trouvé ça drôle.

Pic by Wellington Rodrigues on Unsplasch

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