Il était plusieurs fois (faut croire)

Samedi (ce matin donc) j’ai farfouillé dans mon ordinateur. Il faisait un bruit de dingo, je lui ai dit « mon ami, calme-toi, je vais te nettoyer un peu ».  J’ai retrouvé puis ouvert des dossiers dont j’avais oublié l’existence. Certains étaient bien cachés d’autres un peu moins. Et puis, je suis tombée sur ce texte (super bien caché). Je l’ai relu. Je l’ai bien aimé. C’était moi à 44 ans. Il y a six ans autant vous dire, une éternité. Je me suis dit que j’aimerais bien qu’il existe un peu. Alors voilà, je vous le mets là, un samedi soir. Pour qu’il passe un peu inaperçu quand même.

NB: je n’ai absolument rien changé au texte. Certaines coïncidences sont. Etranges. Mais sans doute ce ne sont pas des coïncidences, seulement des échos que j’avais oubliés.

NB 2: C’est drôle de relire tout ça 6 ans après à l’aune de ce qui a été vécu depuis. Et puis, se rendre compte que certaines choses n’ont pas changé.

NB 3: Attention, c’est vraiment très long. J’espère que vous avez le temps.

Cela fait quelques mois qu’une telle effervescence n’avait pas donnée lieu à un réveil aussi matinal. Les mots se bousculent dans ma tête. J’invente des titres et des personnages. Je tisse une trame. Je trace des débuts d’histoires sans pour autant leur trouver de fin. Je choisis des mots de façon aléatoire dans un bouquin pour me donner un peu de cœur à l’ouvrage et me faire commencer. 4ème ligne, 7ème mot : « ne ». Évidemment, je n’avais pas prévu que ça tomberait sur un mot aussi banal que « ne ». Rien à faire je ne trouve rien à dire qui commence par « ne ». Je tourne à nouveau les pages. Au hasard Balthazar. « Parlons en ». Bon, c’est déjà mieux. Mais de quoi parler? Ho la pas si vite, je cherche, je cherche! Si je le mixe avec « ne » ça donne n’en parlons pas. Si on ne doit pas en parler, peut-on pour le moins l’écrire ? Oui, je sais, je chipote un peu, mais c’est pour faire des lignes et aligner des mots. Ou inversement d’ailleurs, c’est un peu comme savoir qui a commencé : l’œuf ou la poule ?

Donc n’en parle pas mais écris-le poulette. Moi qui ai besoin de signes pour faire avancer les choses et avoir confiance en moi, j’en ai eu toute une flopée hier. Nous avons regardé « L’amour dure trois ans ». Je détestais Frédéric Beigbeder. Maintenant il me plait davantage. Je l’aime bien quoi. Je n’irais pas jusqu’à dire que « j’adooore Beigbeder », ses trucs de vomi et pipi caca, à son âge, ça reste pathétique, mais il a des côtés attachants. Je le qualifierais volontiers de « grand romantique contrarié et honteux de l’être qui « trashirise » la chose pour être de ceux qui ne le sont pas ». C’est un peu tordu, mais je vois bien qu’il est un peu tordu. Ça devrait lui convenir.

Revenons à mon histoire de signes. Des signes pour moi dans ce film il y en a plein : 1/ La bande son avec « Les moulins de mon cœur »  qui est la chanson que je chante à mes enfants depuis plus de 20 ans, et « I will wait for you » qui me fout des papillons dans le ventre à chaque fois que je l’entends. Il y a aussi « Your song » mais la version d’Ellie Goulding quand d’autres auraient choisi celle d’Elton John, celle qui illustre une grande page de photos de notre vie. Martin Rappeneau ensuite. J’ai dans mon MP3 le morceau « Julien ». Je croyais que j’étais la seule à le connaître, et bien non, apparemment. F. Beigbeder aussi. Et Nat « King » Cole. Bref. J’ai bien cru entendre la bande originale de ma vie. 2/ j’ai appris grâce à ce film que Mon film préféré a été tourné l’année de ma naissance. Je ne le savais pas. Je ne vous dirais ni le titre ni l’année. Pour les connaître il vous faudra regarder le film. Mais ce devait, aussi, être un signe. 3/ Le héros maintenant. Marc, a écrit un roman qu’il envoie à des maisons d’édition, sans succès aucun. Tout ça le jour où j’ai moi-même envoyé mon (mot indéfini)(NDLR Vent fort, mère agitée) à une maison d’édition. On m’avait bien dit « envoie le à plusieurs maisons d’édition ». J’ai choisi de l’envoyer à une seule. Qui l’a adoré. Merde. J’aurais peut-être dû l’envoyer ailleurs finalement. En plus de tout, parce qu’il ne faudrait pas oublier les fondamentaux, j’écris un journal. Et bien oui moi j’ai besoin d’écrire. Tout. Rien. Pas grand-chose. J’écris. Revenons à nos signes : je me suis acheté un petit carnet orange « Keel’s simple diary » il y a des mois et je ne suis pas très assidue pour remplir les phrases pré-remplies.  Hier j’ai décidé de l’ouvrir et de remplir une page. Il fallait que je coche : « vous préférez ( ) un vent fort ( ) une pluie battante » forcément un vent fort puisque la mère est agitée !! C’est un signe ça aussi non ?

A cause de Beigbeder, j’ai décidé de recommencer l’aventure. Je vais continuer à écrire et peut-être en faire un livre. Depuis quelques jours, je lis tout ce qui se dit sur le sujet les « comment on écrit », « où on écrit », « quel est votre rapport à l’écriture ? », « combien de temps par jour ? ». Que des trucs super importants à connaître et qui … ne me parlent pas franchement. Mais ce n’est pas grave. Ça doit tout de même me faire avancer. Si j’ai bien compris il faut faire un plan. Savoir d’où on part et où on va. Déjà, c’est mal parti. Moi j’aligne des mots qui font des phrases. En même temps je n’écris pas un roman, là tout de suite, c’est plutôt un journal. Un journal de bord. Au bout, il y aura peut-être une histoire qui se dégagera de tout de bordel, quand j’aurais mis de l’ordre dans mes pensées. Ensuite ils disent « il faut trouver un personnage central ». Un héros donc. Je pencherais pour une héroïne ce sera plus simple. Il faut lui trouver un prénom, une consistance, une vie.

Donc s’il me faut trouver un personnage central pour l’instant, c’est plutôt moi. Il paraît qu’il faut connaître son sujet. Celui là ça va, ça fait 44 ans que je le côtoie. Le journal d’une fille de 44 ans (oui je sais à cet âge là on est plutôt une dame, mais moi je préfère fille, et comme c’est moi qui écris je fais ce que je veux) c’est pas non plus franchement hyper bandant (en général je n’aime pas ce mot mais comme c’est moi qui écris…). Donc je cherche un prénom pour inventer ma vie. C’est presque aussi beau qu’une chanson de Michel Berger.

Si je m’appelais Solange. J’aurais les cheveux blancs. J’aurais alors deux enfants, une fille d’une vingtaine d’années et un garçon de 13 ans, un mari militaire. Je vivrais dans une garnison mais je n’ai pas encore décidé dans quel pays. Chaque matin je serais réveillée par le bruit du clairon, et chaque matin je ne pourrais m’empêcher de sursauter. Je me demanderais bien souvent où se trouve mon mari. Dans quel appartement, avec qui ? Je porterais un regard humide sur la vie mais mon sourire serait tatoué sur mon visage. J’aurais 44 ans en 1957. Je serais en fait ma grand-mère paternelle.

Si je m’appelais Renée à 44 ans j’aurais une fille unique de 9 ans, un mari tout neuf après avoir passé ma vie à changer de bras pour trouver le grand frisson que la vie m’avait promis. J’habiterais Neuilly, un appartement assez coquet avec un escalier qui tourne et une concierge qui parlerait un français déstructuré. Je ferais les marchés et mon mari travaillerait aux impôts. Je regarderais la vie avec un nouveau regard, une nouvelle sagesse, sûre que ma jeunesse avait été flamboyante mais que le temps était venu de m’assagir. Si j’étais Renée, je serais ma grand-mère maternelle.

Je pourrais aussi m’appeler Crescencia. Un nom à coucher dehors que je me serais empressée de faire modifier. J’aurais alors choisi Christiane, parce que le curé du village où j’habitais me l’aurait suggéré quand j’avais 10 ans. En 1957, puisqu’on est parti sur cette date, j’aurais tout juste 20 ans et pas 44. La vie devant moi et des souvenirs derrière, que je ne pourrais m’empêcher de regarder par dessus mon épaule. Il paraît que la vie avant 6 ans, ça vous construit un enfant. La mienne d’enfance n’aura pas été celle d’un conte de fée, mais elle m’aura permis d’être différente. Si je m’appelais Crescencia je serais ma belle-mère.

Ou bien je choisirais un prénom comme Violette, Iris ou Pétunia. J’aurais peut-être une vie parfaite, faite de talons hauts, de cheveux qui battent mon dos quand je marche dans les rues parisiennes. Ou bien je m’appellerais Céline et j’habiterais dans la banlieue d’une grande ville. Je prendrais le bus pour aller travailler dans un supermarché après avoir déposé mes enfants à leurs écoles respectives et avoir vérifié qu’ils avaient pris leur goûter de quatre heures. Je n’aurais pas de concessions à faire avec un mari puisqu’il aurait pris ses jambes à son cou quand on aurait découvert que notre deuxième enfant, notre fils, était autiste. Il n’avait pas pu le supporter, mais avait tout à fait supporté de refaire sa vie à quelques jets de pierre sans jamais se demander comment moi je supportais la situation.

Mais en fait je m’appelle Nathalie. Comme tout un tas d’autres filles nées entre 1965 et 1968. Je suis mariée à un Patrick, qui est comme chacun le sait, un prénom super original. On aurait pu s’appeler Daniel et Valérie, ou Caroline et Nicolas et on aurait appris à lire sur des manuels portant nos prénoms. Mais, non, nous c’est Patrick et Nathalie.

Il est coiffeur, je ne suis pas grand-chose. Ou alors tellement de choses qu’il est compliqué d’en faire l’énumération. Je ne suis rien de ce que j’avais prévu. Il faut croire que la vie et moi n’avions pas les mêmes desseins. Je ne suis rien que je ne renierais. Je suis et ça me suffit. A peu près. J’ai lu il y a quelques jours que « les livres existent parce que la vie ne suffit pas », donc ce que je suis ne doit pas me suffire finalement. Puisque je veux en faire un livre.

Je pourrais bien parler de ma mémoire de poisson rouge. Des souvenirs que je raconte sur des pages blanches parce que je sens bien qu’ils glissent hors de ma tête. Ces petits riens qui mis bout à bout feraient presque une histoire. Plutôt simple il est vrai. Pas de grandes envolées ni de voyages au bout du monde, pas de chaos ni ouragan violent. Non rien de tout cela.

Je pourrais tout aussi bien raconter la chronique quotidienne de quelques aventures vécues dans un salon de coiffure. Les sourires qu’il faut tendre coûte que coûte, les discussions auxquelles il faut parfois faire semblant de s’intéresser, donner son avis mais pas trop, les grands fous rires et les trouilles immenses qui assaillent celles qui travaillent ici et que l’on croise sans presque y prêter attention, en pensant d’elles bien souvent qu’elles sont insignifiantes alors qu’elles sont tellement plus.

Si je ne racontais pas ça, je tenterais l’histoire d’amour. De celles qui ne se vivent qu’à l’abri des regards, dans une campagne verdoyante bien à l’écart des tourbillons géants. Une vieille histoire. Aussi vieille que le monde. Une fille, un garçon. Des baisers en haut d’un escalier ou dans le fond d’un garage. Et puis petit à petit toute une marmaille colorée. Les années qui passent et les rêves qui restent.

Mais mes idées se perdent et n’en font qu’à leur tête. Elles commencent une histoire pour ne pas la terminer, elles terminent une phrase sans savoir où commencer la suivante. Elles s’affranchissent de mes doigts pour courir ailleurs. Là, dehors. Où le soleil cogne  sur l’herbe jaunie par la chaleur des jours précédents. Elles glissent sur les serviettes de bains utilisées la veille et laissées à terre, ou sur les sandales oubliées sous le grand marronnier, elles s’attardent sur un jouet d’enfant ou sur une feuille prématurément tombée au sol. Mes idées glissent sur la poésie d’un matin d’été.

Il va bien falloir pourtant que je trouve un angle de départ. Ou une fin. Il paraît que commencer par la fin est plus simple. Il est toujours plus aisé de savoir où l’on va. Les routes se présentent les unes après les autres dès lors qu’on sait où l’on va. On tourne à droite ou bien à gauche, on passe à l’ombre ou au soleil. Mais tous les chemins menant à Rome on finira bien par arriver. Et le milieu se remplit peu à peu. Comme dans un coloriage d’enfant. Parce que la vie ne suffit pas.

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