Quinqua Power #21 : fille à lunettes

Lors d’un contrôle ophtalmo, l’orthoptiste, après avoir fait les premiers examens, m’a dit « avant toute chose, pouvez-vous me donner vos lunettes?  » Je l’ai regardée interdite quelques secondes. Je ne serais pas surprise qu’on me dise que j’avais gardé la bouche entrouverte.

Je n’ai jamais porté de lunettes de ma vie et je me vantais d’avoir 10/10 à chaque œil. « Voire plus » disais-je, pas peu fière. Il fallait bien que je me trouve un avantage puisque j’étais déjà sourde. C’est ainsi que je lisais les panneaux publicitaires les plus éloignés, je retrouvais l’aiguille dans le tapis à touffes et pistais mes enfants dans le grand champ sans jamais les perdre de vue.

– Comment ça, vous ne portez pas de lunettes ? / Non/ Vous avez déjà consulté un ophtalmo ? / Oui / Enfin, je veux dire un véritable ophtalmo avec un cabinet et un orthoptiste ? / Bé oui.

Je crois qu’elle ne m’a pas crue.

Elle m’a dit qu’au-delà de 40 ans tout le monde avait des lunettes, qu’elle aussi (je ne vois pas en quoi cela est un exemple probant) et que j’aurais dû en avoir, je n’en serais pas là aujourd’hui.

Bref. J’ai découvert à 50 ans que j’étais myope et astigmate et que chaque œil travaillait indépendamment l’un de l’autre. J’en avais un qui voyait de près, l’autre voyait bien de loin et bossaient en bonne intelligence sans avoir recours à un manager ou un délégué syndical. Jusqu’à l’aube de mes cinquante ans, où la fatigue et l’âge s’en sont mêlés, je n’ai jamais rien remarqué. En début d’année, j’ai consulté pour de fortes migraines non sans avoir au préalable consulté mon généraliste, un ostéopathe, ma gynéco et surfé sur internet pour connaître toutes les maladies du cerveau entrainant d’horribles migraines. J’ai bien entendu pensé à un cancer de stade 4 ou une maladie d’Alzheimer précoce. Au bout de six mois et à force de regarder mes cernes dans le blanc des yeux, je me suis dit que l’ophtalmo pourrait peut-être quelque chose pour moi.

Grand bien m’en a pris.

Donc, on était en juillet (le 8, si vous voulez tout savoir) (vous êtes vraiment curieuses!) il m’a prescrit des lunettes. Dans la foulée, je suis allée chez l’opticien (c’est tout de même la meilleure partie de l’histoire : choisir des lunettes). J’avais une idée bien précise de celles que je souhaitais porter : je voulais qu’elles fassent le job à ma place et qu’elles sourient pour moi quand je n’avais pas envie de le faire. Qu’elles s’accordent avec toutes mes tenues, que je ne m’en lasse pas au bout de trois jours et qu’on les remarque (un peu tout de même). Après avoir erré dans trois magasins (ici, j’erre beaucoup), j’ai fini par les trouver, puis les porter. Quand je les ai mises la première fois, il m’a semblé que je voyais en trois dimensions, que mes pieds ne se posaient pas vraiment sur le sol mais quelques centimètres au dessus des pavés, que les passants allaient me percuter et que mes enfants étaient vraiment très nets. C’était une sensation assez étrange : je ne m’étais jamais rendu compte que je flottais tout le temps dans une espèce de brouillard confortable. Les semaines qui ont suivi ont été moins agréables: j’ai eu la nausée, l’impression d’être saoule ou de marcher sur des nuages pendant plusieurs semaines. Et puis, ouvrir le four chaud quand tu as des lunettes est vraiment désagréable. Et la pluie itou.

Je suis partie en vacances (là où il ne pleut pas) et j’ai continué à les porter (regrettant de ne pas avoir pris de solaires adaptées, mais bon, je suis novice en port de lunettes de vue). D’ailleurs toutes mes photos le montrent : j’ai été très assidue en port de lunettes. L’opticien chez qui je m’étais rendue m’avait assuré qu’il fallait que je les porte pour m’habituer. Moi, je suis quelqu’un de docile.

Jusqu’à un certain point.

Début septembre j’ai jeté l’éponge : travailler sur l’ordi avec mes lunettes était impossible. Comprenez bien: il fallait que je vise pour trouver la netteté. C’était vraiment fatigant.De retour chez l’opticien, celui-ci m’a dit « vous allez vous habituer… ». J’avais toutefois passé l’âge qu’on me prenne pour une idiote et j’ai préféré retourner chez l’ophtalmo pour qu’on vérifie mes verres.

Bref. L’opticien a dû refaire les verres. Je suis cette fille pour laquelle il y a toujours des problèmes collatéraux. Même à 50 ans. Une fille qui n’a plus de lunettes. À en croire l’orthoptiste, je n’ai donc pas (encore) 50 ans… Et toujours pas de problème de vue d’une quinqua. Ça promet …

Pic by Saketh Garruda on Unsplash un clin d’oeil à Inès qui est en résidence à San Francisco pour une exposition le 19 octobre.

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