(Les gens)

Quand je suis entrée dans la salle d’attente, elle était déjà installée. Sa large jupe d’un blanc indéfini faisait une roue autour de son corps, de sa main elle tenait sa cane droit devant elle. Ses cheveux blancs étaient coupés courts, une mèche jaune lui barrait le front. J’ai marmonné un bonjour auquel elle n’a pas répondu.

Nous nous sommes installés. C’était soit à côté, soit face à elle, j’ai choisi le plus loin possible. Une femme est entrée et s’est penchée à son oreille. Quelques syllabes, un hochement de tête, aucun regard vers nous et elle est repartie, le téléphone collé à l’oreille jusque dans le couloir. Sa conversation nous parvenait. J’ai pensé que c’était amusant comme certaines personnes arrivaient à faire abstraction des lieux et à vivre leur vie sans se soucier de la gêne qu’ils occasionnaient.

j’ai appris tout un tas de petites choses de sa vie : qui était la vieille dame (sa mère) qu’elles étaient là parce qu’elle s’était (encore) fait mal (elle en avait marre de lui servir de taxi), qu’elle partait en vacances en Italie (un voyage organisé, elle n’aurait rien à faire qu’à penser à elle et à manger). Que c’était André qui allait s’en occuper (il verra bien si c’est facile). Quinze jours (oui en revenant elle irait chez sa fille. Pourvu qu’elle lui demande pas de garder les gosses) (elle en avait vraiment assez que tout le monde croit qu’elle n’avait que ça à foutre, garder les vieux ou les gosses).

J’ai regardé l’heure sur mon téléphone. Le médecin avait du retard.

Je n’avais pas envie de négocier, de parler, juste laisser mon esprit fatigué vagabonder. Aller à droite ou à gauche, partir, revenir s’il en avait envie ou rester coincé quelque part s’il le jugeait salutaire. Alors j’ai glissé dans la main de Mister T l’objet de sa convoitise. Il l’a approché à quelques centimètres de son nez.

Le regard de la vieille s’est allumé.

Réprobation (les gosses d’aujourd’hui toujours collés aux écrans, des incapables). Accusation (et leurs parents qui ne font rien pour les en empêcher, si c’est pas malheureux). Semonce (de mon temps …) Punition (j’te leur en collerai moi des baffes). Étonnement (quand même, celui-là, son téléphone, il le met bien près de ses yeux) (et sa mère qui ne dit rien, quelle infamie) Curiosité (si je ne le quitte pas des yeux, je vais bien finir par voir, il me semble qu’il y a un truc bizarre). Je m’en foutisme (fixer quelqu’un de la sorte c’est impoli? Mais je n’en ai rien à foutre moi, à mon âge…)

L’autre femme est revenue s’installer à côté de la vieille. Depuis quelques minutes j’avais pris l’option de regarder mes pieds. Ils sont très constants mes pieds dans leur façon d’être, ils restent immobiles et me permettent de fixer mon attention sans que je m’énerve. Il y avait cette tâche sur un œillet. Qu’est que ça pouvait être ? Du café, du thé, du ketchup ou de la boue ? J’ai frotté la chaussure contre la jambe de mon pantalon dans un geste réflexe. Peine perdue, la tâche était toujours là et depuis fort longtemps, j’aurais pu parier. Il faudrait que j’essaie de passer les converses à la machine pour les récupérer, le blanc avait vécu. Il faudrait que je pense à sortir les lacets, la dernière fois ils s’étaient entortillés et j’avais dû les changer. S’ils pouvaient rétrécir un peu ce serait bien, c’est pénible de devoir faire le tour de mes chevilles avec. Ou alors je pourrais en acheter d’autres. Des converses. Depuis combien de temps n’en ai-je pas achetés ? Ou alors changer les lacets, on ne change pas une paire de baskets parce que les lacets sont trop longs, ce serait comme changer de voiture parce que le cendrier est plein sauf qu’aujourd’hui plus personne ne fume en voiture. Plus personne ? Il y a des gens qui fument encore en voiture ?

La pénombre a peu à peu gagné la salle d’attente et la vieille dame a émis le souhait qu’on allume la lumière. Peut-être aurais-je dû tendre le bras pour basculer l’interrupteur, mais j’étais trop occupée avec mes pensées qui avaient quitté mes pieds et la douloureuse problématique de la longueur des lacets pour m’inquiéter de l’intérêt d’avoir choisi tel prénom plutôt qu’un autre pour un personnage. C’est quand même dingue cette histoire de changer de prénom en cours d’écriture. Heureusement que ça ne m’est pas arrivé pour les enfants. Qu’est-ce qui serait arrivé à Grande Chérie si elle ne s’appelait pas Inès ? Eugénie, Madeleine, Myrtille, Léonida. Oh Léonida il y a longtemps que je n’ai pas pensé à elle ? Depuis combien de temps était-elle morte ? Dix ans? Oui au moins dix ans.

D’un coup, la lumière s’est allumée, et je suis revenue à la réalité. La vieille fixait toujours Mister T.  Alors que je lui demandai l’heure il me tendit le téléphone.

-Tiens, tu vois, il est pas normal ai-je entendu très distinctement.

Et lui aussi, sans doute.

Hier soir nous avons parlé de différence à la faveur d’une série qu’il adore regarder. Il m’a dit « tu vois, ça c’est vrai ce qu’il dit, tout le monde pense que je n’y arriverai pas avant que j’ai essayé et personne veut me prendre dans son équipe./ Et tu fais quoi alors?/ Je leur explique que si, mais c’est fatigant.

Pic by Chandler Cruttenden on Unsplash

 

 

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