Les gens #3

Adriana Pitelberg jette un regard désabusé sur ses jambes croisées. Comme toujours, ses pieds ne touchent pas le sol et même en tendant la pointe au maximum, ils ne parviennent pas à reposer calmement sur le carrelage en ciment coloré du bar. Ils s’agitent et battent la mesure. Entre ses doigts Adriana Pittelberg fait tourner une carte de visite rose.

Adriana attend Bob Trump. Elle ne le connaît pas encore. Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai, elle discute avec lui par tchat interposé sur un site de rencontres depuis presque un mois, mais cela suffit-il pour connaître quelqu’un ? Ils n’ont échangé aucune photo d’eux, elle aime autant, elle ne peut s’empêcher de penser qu’il ne serait peut-être pas venu.

Quand elle annonce son prénom, les gens se façonnent une idée très précise d’elle. La faute sans doute à cette autre Adriana qui squatte les émissions médicales à la télévision. Pour tout le monde une Adriana doit posséder des jambes d’un mètre cinquante, être blonde et pourvue d’une poitrine généreuse, de lèvres charnues, d’un rire à faire se pâmer tous les hommes de la terre, et surtout ne pas savoir trop de choses. Pour ce qui est du physique, Adriana est surtout Mlle Pitelberg, la faute à la dernière syllabe d’iceberg qui s’est malencontreusement glissée dans son patronyme. À sa naissance, sa mère se souvient avoir pensé qu’elle était née en colère : son nez aquilin, ses yeux profondément enfoncés dans les orbites et ses mains démesurément grandes lui donnaient un air revêche et glacial. Avec l’âge les choses ne s’étaient pas arrangées. Ses jambes avaient suivi une courbe inversement proportionnelle à celle de ses mains et culminaient à 60 cm et demi. Adriana aime la précision, le demi est extrêmement important à ses yeux qu’elle cache derrière des verres leur donnant l’apparence d’être globuleux. Pour l’esprit, là encore Mlle Pitelberg n’a rien à voir avec ce qu’on attend communément d’une Adriana. Même si elle a une forte propension à entrer en contact avec autrui, c’est surtout pour parler de ses sujets de prédilection : la fonte des glaces en Laponie de sud, la fabuleuse histoire du chiffre 1, l’intelligence végétale ou la théorie des cordes qui n’ont aucun secret pour elle.

De temps en temps, elle en veut à ses parents pour ce prénom choisi à la hâte, sur on ne sait quel rêve, et milite activement pour l’existence d’une période d’essai quand au prénom. Si elle avait pu choisir, elle aurait choisi Albertine. Pour Einstein et parce qu’elle trouve que le suffixe « ine » apporte de la rondeur là où il n’y en a pas.

Elle n’en veut pas aux gens de lui inventer un physique, elle fait la même chose.

Quand elle a lu le nom de son contact sur le site de rencontres elle a d’abord cru à une plaisanterie : c’était pas de chance de s’appeler Trump par les temps qui couraient. Son esprit a alors construit à toute vitesse une image de son interlocuteur : Bob est sujet à l’embonpoint (on ne se défait pas facilement des images du JT et 4 cercles composent son prénom, ça ne s’invente pas). Elle l’imagine plein d’entrain et vif (pierre qui roule n’amasse pas mousse) portant des lunettes cerclées de noir et un costume élégant de la même couleur. Elle n’a rien contre le bleu dont s’affuble l’autre Trump, mais elle ne conçoit pas une seule seconde que l’homme avec lequel elle a échangé via internet puisse être aussi mal habillé. Non, c’est impossible, parce que Bob aime le pétrichor alors qu’il y a de fortes chances pour que l’autre ne sache absolument pas de quoi il s’agit. Le problème ce sont les cheveux de Bob, Adriana espère qu’ils ne sont pas jaunes, à tout dire, elle le préfèrerait chauve.

Adriana relève la tête et croise le regard d’un homme assis à la table à-côté d’elle. Grand et sec, le visage anguleux et le teint glabre, ses cheveux bruns tombant bas dans sa nuque, il tient dans ses mains une minuscule carte de visite bleue : le signe de reconnaissance de Bob. Il la dévisage d’un air circonspect. Alors que la jeune femme fait un signe de la main, un grand sourire éclaire son visage. La jeune femme abandonne Mlle Pitelberg dans l’ombre pour laisser une chance à Adriana. Elle ne peut toutefois s’empêcher de penser qu’il faudra envisager de trouver un surnom à Bob, même si trouver un surnom à un surnom ne sera pas chose aisée. Le prénom de l’homme ne lui sied pas particulièrement. Rick conviendrait mieux.

 

Exercice d’écriture Masterclass : « Quand Adriana Pitelberg rencontre Bob Trump ». Pour la petite histoire, je n’arrivais à rien avec cet exercice. (Il faudra aussi que je vous parle du précédent qui n’était pas simple non plus). Au bout d’une semaine je n’avais rien écrit et je devais rendre mon travail. Je suis allée prendre un thé au bout de la rue et j’ai attendu que des gens s’installent. Une femme est entrée mais elle ne pouvait pas être Adriana. Et puis encore une autre mais il manquait Bob. J’ai attendu une grosse demi-heure et, alors que j’allais refermer mon ordinateur un couple est entré. Bien qu’ils l’aient fait ensemble ils se sont installés à deux tables distinctes. Adriana a regardé Bob en douce une bonne partie du temps. Mon histoire naissait sous mes yeux ! Merci à eux d’avoir, sans le savoir été les héros de mon exercice.

Pic by Hans Viveck on Unsplash

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5 commentaires sur “Les gens #3

  1. C’est sympa ces exercices! et je trouves que tu t’en sors à merveille, réussissant à nous faire sourire et à raconter une histoire en quelques lignes.
    as tu eu un retour sur ta version corrigée après suggestion d’EES?

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    1. Qu’est-ce que j’ai galéré pour celui-ci pourtant, alors je suis plutôt satisfaite du résultat ! Non pas de retours (je crois qu’ils sont un peu dépassés par la quantité de textes. Je considère que c’est donc une réelle chance que mon texte ait été sélectionné alors de là à ce qu’il lise la correction, je crois que c’est mort…)

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  2. J’espère que tu nous en diras plus sur ces cours….
    Inversement, pour moi, les noms ont une importance capitale. (j’ai eu du mal avec Bernard, mais Jacques, ça change tout….)
    J’ai aimé retrouver dans ce texte ces émois d’avant la rencontre du type que tu espères être le dernier, peut être. Souvenir d’un temps lointain….

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