Le 31 octobre

C’était un dimanche. Un de ces dimanches d’octobre où la lumière est dorée à souhait, douce et caressante. François et les garçons étaient venus déjeuner. Nous avions dressé la table au jardin, dans les hautes herbes, au milieu des feuilles qui jonchaient le sol. Les plats colorés accueillaient le tajine, les légumes, la salade d’oranges à la cannelle et mes cornes de gazelle. Sur le muret des coussins empilés n’attendaient que nos fesses. À la fin du repas, les garçons se sont levés. Pour la première fois ils étaient en nombre dominant, nous les avons laissé rejoindre leurs engins. PetiteChérie et moi nous sommes installées devant un film qu’elle voulait voir depuis longtemps « le château dans le ciel ». De temps en temps, le bruit des moteurs se rapprochait de la maison et repartait dans un bourdonnement. De temps en temps je faisais un geste de la main pour éloigner ces gros insectes de mes fenêtres grandes ouvertes que je rechignais à fermer. La faute au soleil, à la lumière et aux herbes folles.

Quand les bruits se sont arrêtés, j’ai poussé un ouf de soulagement. J’ai balancé mes converses et pris toute la place sur le canapé. PetiteChérie installée sur le gros pouf m’a regardée, contente : elle allait pouvoir finir son film en toute tranquillité.

Mon neveu est arrivé et a dit quelques mots, essoufflé par sa course, mots que je n’ai pas compris. Je lui ai demandé d’arrêter de déconner, ce n’était pas très amusant comme plaisanterie. Il a eu l’intelligence de ne pas m’envoyer dans les roses mais de répéter sa phrase. Un ressort a cédé quelque part dans mon corps, je me suis levée dans un sursaut j’ai attrapé mon téléphone et j’ai couru. PetiteChérie à mes trousses me ralentissait, je l’ai posée sur ma hanche et j’ai continué. Pieds nus dans le grand champ troué par la sécheresse, au milieu des ronces, des pissenlits et des chardons. Mon cœur menaçait d’exploser au sens propre comme au sens figuré. Le temps des 500 mètres j’étais devenue verte. Littéralement.

Ce qui a suivi demeure flou : ChériChéri allongé au sol, François qui l’empêchait de se relever lui tenait les épaules, son regard sur moi, mi étonné, mi inquiet, les enfants blêmes et immobiles autour de nous. J’ai composé le 18, indiqué la route aux pompiers et attendu. Au bout de 20 minutes j’ai composé le numéro de mon père. Il est arrivé avant les pompiers que François guidait depuis son téléphone, au bout de 15 minutes. Quand ils sont arrivés, il leur a donné le diagnostic assorti d’un « bon, les gars, il s’agit maintenant de mettre en œuvre ce que l’on vous apprend ». Papa était instructeur de pompiers. Entre temps le voisin de 80 ans avait enfourché son tracteur et s’approchait dangereusement de nous. Il voulait absolument remonter ChériChéri sur son engin. Un fou rire nous a pris. Nerveux. On craignait tous de se faire écraser par Papi comme on l’appelait.

Ce qui a suivi demeure flou : l’ambulance qui démarre et roule à 20 kilomètres heures alors que je voudrais qu’elle file à toute allure, moi, derrière, dans la voiture conduite par Manou. Le silence. Mon cœur qui battait à bien des endroits, tous aussi inappropriés les uns que les autres. La salle d’attente. Fabienne, l’urgentiste et maman du meilleur ami de notre fils. Papa. Qui ont parlé ensemble dans un dialecte compris que par eux. La traduction qu’ils ont dû me faire à deux reprises pour qu’à mon tour je comprenne : il n’était pas mort, ils allaient tout faire pour qu’il reste vivant. Bordeaux ou Toulouse ? La réponse dans un réflexe : Toulouse. Et le fabuleux médecin qui l’a pris en charge là-bas, qui parlait si bas que je ne comprenais strictement rien, mais dont la voix m’apaisait. Le corps tuméfié de ChériChéri, sa couleur jaune, son obsession à croire que notre fils était mort parce qu’il avait été éjecté lors de l’accident.

Les 9 mois qui ont suivi demeurent flous. La souffrance, l’arrêt, le corset, le réapprentissage de la marche, l’organisation de la vie, de la maison, du travail, les gens qui nous ont entourés, ceux qui sont venus presque chaque jour, ceux qui ont appelé, ceux qui sont revenus dans notre vie, et les autres. La formidable impression de deuxième chance.

Je dis souvent que je cherche la minute qui a tout fait basculer, persuadée que je suis qu’il y en a toujours une. Ce n’est pas tout à fait vrai, je l’ai identifiée depuis longtemps. C’est cette minute là qui a été décisive dans ma vie. Elle qui a entrainé toutes les autres pour m’amener à celle que je suis aujourd’hui : le Cambodge, l’adoption, l’écriture, le Vietnam, le Pays Basque, l’Amour, toujours, de peur qu’il ait été trop court.

C’était il y a douze ans. Le 31 octobre, il n’était pas mort, la Toussaint pouvait aller se rhabiller. Il ne marchait plus mais ce n’était qu’une question de jours.

En revanche, je n’ai jamais su comment se termine « le château dans le ciel ».

Pic by Vidar Nordli-Mathisen on Unsplash

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