Gling

Tim tam tim tam. Les quatre notes de la SNCF retentissent dans le wagon silencieux. Autour de moi, les corps se réveillent, s’agitent, les pieds trainent au sol bruyamment. Des voix chuchotent, un enfant pose une question que je ne saisis pas. Je n’y prête pas cas. Un peu par habitude. Un peu par lassitude. Je n’ai qu’une envie : arriver. J’étire mes jambes et remercie intérieurement mes parents de ne pas m’avoir affublée de jambes immenses. Une voix féminine s’élève des hauts parleurs : « Notre atteindrons notre prochain arrêt dans quelques minutes. Veuillez vérifier à ne rien oublier dans le train. Nous vous souhaitons une bonne soirée. »

Je me redresse dans le fauteuil. Je lisse de mes deux mains posées à plat mon pantalon de lin chiffonné et redonne du gonflant à ma blouse en renouant le lien distendu. Mon cœur bat à tout rompre. Le rose me monte aux joues. Quelques minutes seulement. Par la fenêtre je reconnais la maison aux volets vert-amande, un peu plus loin le plan d’eau, puis sur la droite le château avec ses tourelles noires, les champs de pruniers recouverts de voilage pour éviter la razzia des oiseaux. Quelques minutes encore.

Mon reflet se découpe sur la fenêtre. D’une main habituée je replace mes cheveux, tente de faire tenir la mèche derrière l’oreille, aplatis le sommet pour effacer les repousses. Je lisse le dessous de mes yeux pour gommer la fatigue. Mon esprit s’envole près de lui. Je l’imagine. Il doit se tenir sur le quai. Voie 2. Un pantalon noir et un tee shirt. Ses tennis de gamins à peine lacés. Comme il me l’a demandé je lui ai envoyé le numéro de ma voiture. La 17. Mon cœur en rajoute une couche et se trouve à présent sur mes lèvres qu’il n’a pas embrassées depuis deux jours. Deux jours entiers. Presque rien en somme. Rien du tout en vérité. Comment expliquer que ces deux jours furent si longs ? Un coup d’œil dans la fenêtre et me voilà en train de pincer mes pommettes pour leur redonner le rosé juvénile. Quelle idiote je fais ! On dirait que j’ai quatorze ans. Du bout de ma langue j’humecte mes lèvres avec ma langue. Allez quinze tout au plus.

Il doit être là. Il doit déjà m’attendre. Il va avoir repéré l’endroit où doit s’arrêter la voiture 17. Ce serait amusant qu’il ait amené des fleurs. N’importe quoi quand même. Des fleurs et pourquoi pas du champagne aussi. Non, le champagne il sait que je n’en raffole pas. Je reconnais à présent l’entrée de la ville. Je ne tiens plus. J’attrape ma valise placée au dessus de ma tête et me dirige vers la porte. Très vite un homme et une femme me rejoignent. Notre silence envahit le petit espace je compte les minutes. Peut-être m’entendent ils compter ?

Le train entre en gare. Il roule au ralenti sans jamais donner l’impression de vouloir s’arrêter. Je ne me souvenais pas que la voiture 17 s’arrêtait si loin de la gare. Je laisse trainer mes yeux sur les quais. Je le cherche. Non, là ce n’est pas lui. Là non plus. Non, finalement je ne l’ai pas vu. J’appuie avec force sur le bouton vert d’ouverture de la porte et descends précautionneusement les deux marches. Je tire sur la poignée de la valise et je la bascule pour qu’elle prenne position. Nous partons toutes les deux. Moi devant, elle derrière. Mon sac en bandoulière entrave chacun de mes pas, la poche de magazines achetés au Relay de la gare Montparnasse me scie les doigts. Et dire que je n’en n’ai pas lu un seul. Je me faufile entre les couples âgés qui semblent se déplier au fur et à mesure de leur avancée sur le quai. Je double la poussette qui zigzague et manque de dégringoler sur les rails.

Je ronge mon frein derrière un groupe qui s’embrasse avant le départ du train. Il est où ? Je continue. Mon cœur attend, mon sourire s’accroche. Les escaliers. Je saisis ma valise et la cale contre moi pour descendre puis remonter les marches. Sur le quai n°1 je le vois enfin. En haut des escaliers. Il semble encore plus grand. Il sourit. Il vient vers moi et m’embrasse sur le front. Sur le front ?! Je tends mes lèvres qu’il effleure à peine. Il m’entraine vers la sortie, me dit très vite qu’il va me remonter à la maison et qu’il va redescendre aussi. Il a un repas d’affaires. Il ne peut pas faire autrement. Je souris toujours. Tant pis pour les fleurs. Tant pis pour le repas que j’imaginais qu’il avait préparé à mon intention. Ce n’est pas grave. Rien n’est grave. Il est là, à mes côtés. Il veut prendre ma valise. Je ne le laisse pas faire. Je m’en suis débrouillée jusque là, ce ne sont pas quelques mètres de plus ou de moins qui vont m’achever. Au loin je vois la voiture qu’il a garée en double file. Je m’approche, ma valise me suit bruyamment et fait cloc à chaque joint de galets. Mon cœur se fige. Une femme est assise à ma place. Elle remet du rouge sur ses lèvres à l’aide d’un tube doré étincelant, ses cheveux sont savamment placés, sa tenue me semble parfaite alors que je suis toute chiffonnée. Elle semble à l’aise, parfaitement à sa place. Elle le voit arriver, sourit et ouvre la portière.

Deux jambes dorées jaillissent de la voiture. Ses deux mains toutes aussi dorées ouvrent la porte à l’arrière et elle se réinstalle à l’avant. « Bonjour » me dit-elle, tranquillement. Avant de m’asseoir à mon tour, j’entends un son.

Gling ! C’est mon sourire qui vient de se briser en tombant sur les pavés.

Article déjà paru en 2014 sur mon autre blog. J’avais envie de le remettre ici (on est bien d’accord, je fais ce que je veux ?)

Pic by BMX22C on Unsplash

Publicités