Les gens #4

J’ai décidé de ranger dans cette catégorie les textes issus de la Masterclass avec Eric-Emmanuel Schmitt. Parce qu’ils parlent de gens et racontent des histoires. Celui-ci a aussi été choisi pour être corrigé. Message subliminal à ma sorcière bien aimée : Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

Présentez un personnage que vous détestez et essayez de pratiquer de l’empathie sur ce personnage.

Je la tenais dans mes bras. Elle s’était effondrée comme une poupée de chiffon sur le sol de la cuisine. Sa tête, en touchant le carrelage, avait fait un bruit qui résonne encore dans ma mémoire. « Putain de merde » j’avais pensé. Je m’étais élancé pour la retenir une seconde trop tard.
Je l’ai attirée contre moi et ai posé sa tête sur mes genoux, j’ai lissé ses cheveux en arrière et murmuré son prénom. « Valérie ». Sa jupe formait une corolle autour de nous. C’était plutôt joli à voir même si je détestais cette jupe et qu’elle le savait parfaitement. Mes pensées n’en faisaient qu’à leur tête, elles allaient et venaient. Je pensais qu’on aurait dû laisser le vieux lino, mais à l’époque j’avais des trucs à me faire pardonner, je me disais que j’aimais bien le rouge, qu’on allait surement dîner en retard et qu’il faudrait cette fois-ci que j’accepte de changer le canapé. Je me disais qu’elle faisait chier, quand même.

J’ai regardé l’heure. Ça faisait cinq minutes que nous étions dans la même position. Les fourmis gagnaient le haut de mes cuisses et mon souffle était court. J’ai fermé les yeux. C’est toujours pareil. Après la tétanisation, viennent les larmes. La morve n’est jamais loin, ainsi que mes incantations qui commencent toujours par « ma chérie ». Il y aurait ensuite  « réveille-toi » et un chapelet de pardons entrecoupés de hoquets. Puis, si elle mettait trop de temps à revenir, il y aurait les « mais pourquoi ? » et puis « tu le sais pourtant, c’est de ta faute aussi ».

Dix minutes. Les larmes se sont arrêtées. Je lui avais pourtant dit que je détestais cette jupe. Elle est beaucoup trop courte et ses jambes beaucoup trop longues. Et que dire de son chemisier ? Pourquoi n’avait-elle pas fermé le premier bouton ? Ce matin, quand je lui avais dit qu’on voyait trop sa poitrine, elle avait opiné de la tête et de ses doigts avaient passé la pièce de nacre dans le petit trou prévu à cet effet. Elle s’y était reprise à trois fois.
– Désolée, je n’avais pas vu.

Quand elle est rentrée, je me suis levé pour l’accueillir et lui ai demandé si sa journée s’était bien passée. Question de respect.
-Oui, normal ! elle a dit.

C’est à ce moment-là que je l’ai vu. Le bouton. Il n’était pas fermé. Du bouton mon regard a glissé sur sa silhouette : sa gorge rosie se soulevait, ses hanches vibraient et jusqu’à ses jambes qui semblaient scintiller. Ses cheveux étaient ébouriffés, son brushing matinal n’avait pas tenu. La vie au boulot ne suffit pas à mettre autant de bordel dans une coiffure, quelqu’un avait forcément passé ses doigts dans ses cheveux. Et puis, elle avait remis du rouge sur ses lèvres.

Ça m’a pris comme ça. La trique. J’ai voulu la prendre dans mes bras, elle a fait un pas en arrière. Ses yeux se sont voilés. Elle s’est détournée et s’est enfuie vers la cuisine. Ses cheveux battaient contre ses omoplates, ses fesses semblaient. Joyeuses. Putain, elle était encore plus belle que ce matin et je n’y étais pour rien. J’avais passé la journée à comater sur le canapé, à mater des films de cul en sirotant des bières. Pendant que j’attendais son retour, les heures m’avaient semblé aussi longues que des semaines. J’avais imaginé le pire : d’autres bras, d’autres langues, d’autres souffles. Et surtout, son rire pour d’autres que moi. J’avais espéré que l’alcool m’entrainerait vers un coma plus profond me clouant inerte sur le canapé. Elle aussi je crois.
Finalement, il devait manquer une bière ou deux.
Elle a crié, juste avant que mon poing ne frappe sa tempe. Et puis plus rien. Juste le chemisier blanc qui changeait irrémédiablement de couleur.

Pic by Nikhita Singhal on Unsplash

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