Les gens # 5

C’est le grand jour. Enfin! Quatre ans qu’il l’attend. Il lève le nez vers le ciel. Le temps est clément. Le vent menace de se lever, mais ce n’est rien en comparaison avec ce qu’ils ont vécu à la même date. Ce 10 novembre, il aurait dû pleuvoir et faire gris. Il se perd un instant dans le paysage qui s’offre à lui. Les cimetières sont toujours idéalement placés. D’ici,  la vue sur la Rhune est à couper le souffle, l’Adour lui sert d’écrin.

Il dévisage les gens qui se sont pressés entre les tombes. Ils sont nombreux. Il en connait certains pour vivre dans le même village qu’eux depuis l’enfance, village dont ils ne se sont éloignés que pour mieux y revenir. Ils viennent lui serrer la main, lui taper dans le dos, le féliciter : « Tout ce travail, Jean-Pierre, vraiment bravo! » Ça lui fait chaud au cœur. C’est vrai que ça lui a demandé du travail, de longues heures, mais n’est-ce pas sa passion ? Il s’est donné corps et âme pendant quatre ans, ne laissant aucune piste en suspens. Il a remonté les annonces nécrologiques et les colonnes du journal Sud-Ouest, il a lu des dizaines de listes d’état civil, compulsé des avis de décès, de mariage, de naissance. Parfois quand un fil s’était dénoué il avait eu envie de sauter, de crier, d’embrasser les gens silencieux dans la grande salle des archives départementales. Inlassablement, il avait continué à courir après les ombres, il voulait en retrouver le plus possible. Des ombres évaporées entre 1914 et 1918, l’ombre de leurs petits-enfants.

À côté de ceux qu’il connait, il y a ces autres qu’il n’a jamais vus. Cette joyeuse bande là-bas, exilée au bord du cercle dessiné par la foule. Un peu à l’écart, mais pas trop. Un peu là, mais pas en entier. Prêts à déguerpir s’il le fallait. Il ne les a jamais vus par ici. Il les dévisage et tente un rapprochement, il sourit et opine de la tête, mais ils restent muets. Eux non plus ne le connaissent pas. Il regarde encore, à droite et puis à gauche. Il y a cette autre femme, venue seule. Elle aussi a choisi le bord du cercle pour assister à la manifestation. Les deux femmes ont exactement la même couleur de cheveux. Un gris de la même nuance.

Les cloches se mettent à sonner à toute volée. Les gens se figent, recueillis, avant que le maire commence son discours. Il y a des cailloux dans sa voix qui tonne pour raconter et remercier. Puis c’est le tour du sous-préfet. Et puis, enfin, son moment : on dévoile les plaques commémoratives des morts pour la France. Ils sont rangés par date de décès, par heure. La femme quitte les siens, s’avance et scrute les plaques. Elle dit « je ne le vois pas, il n’y est pas ». Puis elle se penche « Ah, si attendez, il y a une plaque avant celle là. Il est là ». Jean-Pierre s’avance.

– Vous êtes les descendants de qui ?

-De Cyriaque…

-Serrate!

Elle n’a pas le temps de finir sa phrase que le nom a franchi ses lèvres. Elle le regarde incrédule et hoche la tête. Elle compte. Il est le quatrième tué. Elle est émue. « C’est moi qui vous ai retrouvés, je suis content que vous ayez pu venir, à la mairie il y a un panneau sur votre. » Il ne sait pas qui elle est pour le jeune poilu dont elle a dépassé l’âge.

-Mon arrière grand-père.

Alors que dans la salle de réception il raconte à Nathalie l’histoire de Francisco et Constancia puis de Cyriaque et Marie, l’autre femme s’approche. C’est à son tour, elle joue des coudes pour qu’il l’écoute. Elle râle intérieurement, ça fait au moins un quart d’heure qu’il leur parle, elle a attendu et ne les a pas quitté des yeux. Et elle, alors ? Jean-Pierre dévisage les deux femmes et sourit. Vraiment c’est amusant, elles ont exactement la même couleur de cheveu.  La seconde s’impose et se plante devant lui, à quelques centimètres de son nez. Elle  s’excuse à peine et dit « je suis la petite fille d’Hippolyte C. » Alors Jean-Pierre se tourne vers Nathalie : « je vous présente votre cousine! »

Pic by Anton Darius Thesollers on Unsplash

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