Après

Papa a un cancer.
Papa a un cancer et tout le monde se doute de la fin. De toute façon me direz-vous, il n’y a qu’une fin. Et à la fin, on meurt.
Papa a un cancer et c’est comme si j’écrivais. Papa va mourir.
Quand ? Bientôt ?
Papa a un cancer et c’est comme si j’écrivais « Papa est mort. » Déjà.
Il n’y a aucun suspense. Au début, vous connaissez déjà la fin.
Et moi, j’aurais voulu ne jamais apprendre l’après. Après, quand tu ne seras plus là.

-Ce sera comment après, tu crois ?

Combien de temps mettrai-je pour me déshabituer. Me déshabituer à te raconter ma petite vie le dimanche, me déshabituer à dire « il faudra que je demande à papa » « et, tu crois que papa… ? »

Il faudra du temps, y aller en douceur et je crois que tu savais que ce serait difficile. Pour moi. Pour nous tous. Alors tu as décidé de faire ta part du chemin. Tu pars lentement en faisant un geste de la main, en écoutant Mozart les yeux fermés. Tu fais des étapes, des petites pauses, tu es déjà parti et encore là quand même. On s’accroche à tes yeux fermés à tes paupières glissantes, aux tâches qui ponctuent le dos de tes mains, à tes cheveux blancs qui redeviennent gris, à ton souffle tour à tour rauque ou inaudible.

Oui, mais, après, tu feras quoi ?

Après, je ne sais pas. J’apprendrai à ne plus attendre midi le dimanche, à retenir mes larmes quand j’écouterai Pink Floyd ou à les laisser couler sur Mozart. J’apprendrai l’absence et le silence, j’apprendrai à renoncer à attendre de toi un clignement d’yeux d’appréciation ou le raclement dans ta gorge. Je chercherai les paroles de la chanson du cow-boy Johnny que je n’ai jamais réussi à retenir et que je te demandais de chanter une fois par an. Alors, je me ferai mémoire pour soigner ma nostalgie.

Petite, tu étais le personnage principal de ma vie. Je te trouvais des ressemblances avec tous les hommes que je découvrais sur le petit écran. Tu étais à la fois Tom Selleck, Sean Connery, Michel Fugain et Michel Sardou, le chanteur de Mexico et le commandant Cousteau. J’avais un père extraordinaire, le plus extraordinaire qui soit, celui qui faisait les vaccins à mes copains de classe, celui qui plongeait au milieu des dauphins, celui qui écoutait AC/DC et sauvait des gens en disant des mots incompréhensibles. Plus grande, tu m’as dit « pour grandir, il faut tuer ses parents ». Je n’ai pas fait grand-chose pour qu’il en soit ainsi, ce matin par exemple je pourrais jurer que j’avais quatorze ans et demi. Et là, tout de suite, sans doute pas plus de huit. De toute façon, à mon âge, il est un peu trop tard pour devenir adulte.

Ce soir, je n’aurais plus tes yeux humides pour accompagner mes demains, je vais te laisser marcher dans mes rêves et trotter sur mes souvenirs, parce qu’ils sont bien plus forts que ta mort.

Alors, après ?

Maintenant, je vais apprendre à regarder le ciel. Il a dû changer.

 

Pic Adam Morse on Unsplash

 

 

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17 commentaires sur “Après

  1. Douces pensées pour toi ma Nath et pour toute la famille.

    Mon papa à moi s’est éteint en septembre 2011 et la peine est toujours là, petit caillou poli par les années qui se balade dans mon cœur et cogne régulièrement aux parois de mes souvenirs, même si c’était un soulagement de le voir partir.
    Mon papa à moi , il a fait de la recherche et décrit et trouvé un ttt sur un parasite des abeilles.
    Et régulièrement une abeille vient se poser sur moi depuis son décès comme pour me rappeler qu’elles non plus ne l’oublient pas. Moi dans ces moments là je sais qu’il est là , près de moi, car jamais une abeille ne se posait sur moi avant qu’il ne nous quitte.
    Il me manque , nous avions encore tant de choses à partager et c’est toujours trop tôt quand on perd ses parents. Mais il est là et je lui parle et lui demande son aide!
    Je te fais un gros câlin . ❤️❤️

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  2. Très beau texte Nathalie qui me fait penser à Remusat de Barbara :

    Sans bottines, sans pèlerine
    Mais avec un chagrin d’enfant,
    Je suis restée orpheline.
    Que c’est bête, à quarante ans.
    C’est drôle, jamais l’on ne pense
    Qu’au-dessus de dix-huit ans,
    On peut être une orpheline
    En n’étant plus une enfant.

    Je pense à toi et te serre dans mes bras à distance…

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  3. Si tu savais comme je compatis Nathalie… je t’envoie une brassée de pensées. Vendredi il y aura 8 ans que mon père est mort, de maladie aussi. Tes paroles résonnent tellement fort en moi. Merci pour ce texte magnifique. Des gros câlins pour toi et ta famille

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  4. Je ne vous dirais pas toutes ces choses que j’ai détestais entendre..
    seulement merci pour ce si beau texte
    ILS vont peut être chanter ensemble, ce qui est certain c’est qu’en regardant ce ciel briller plus fort, même si ça fait mal on sait que demain, on VIVRA encore plus pour Eux.
    🙏❤️

    Aimé par 1 personne

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