C’était quand ?

C’est quand qu’il a commencé à t’aimer ? Lui.

Je n’en sais rien.

Peut-être était-ce dans cet échange de regard ce jour là, notre premier jour ensemble. Dans ma main qui le tenait pour partir en balade ou quand ma main, encore elle,  qui lui caressait le crâne et ses cheveux courts. Est-ce le jour où je l’ai pris contre mon cœur et l’ai serré aussi fort qu’il pouvait le supporter, jusqu’à ce qu’il arrête de pleurer silencieusement ? Est ce la première fois où je l’ai grondé et où je lui ai fait comprendre que je l’aimais tellement fort que je ne le laisserai pas devenir quelqu’un dont je ne puisse être fière. Est-ce ce jour là qu’il a commencé à m’aimer ? Le premier jour où il m’a dit maman ?

Est ce le jour où il a été tellement malade qu’il a pensé que je ne resterai jamais près de lui aussi longtemps, ce jour où je lui ai murmuré que ce n’était pas grave, que j’étais là, qu’il avait le droit d’être malade. Ou bien un de ces premiers matins où il n’osait pas se lever et restait sagement assis dans son lit à regarder ce qui l’entourait, ces matins là, où il savait que je n’étais pas loin et que, pour peu qu’il bougea légèrement, j’arriverai dans la seconde.

C’est peut-être les jours où je ne sais plus, les jours où je lui fais confiance et qu’il mène la danse de son sourire bizarre qu’il apprend à gommer pour un autre, plus conventionnel dans notre monde occidental. Ou bien est-ce les jours où je sais où l’on va et que je lui dis qu’ensemble ce sera mieux.

C’est quand qu’il a commencé à m’aimer ?

La première fois qu’il m’a dit je t’aime, ou la première fois qu’il m’a demandé pourquoi nous étions allés le chercher, lui et pas un autre ?

La première fois que je suis revenue le chercher à l’école ou bien la première fois où je suis arrivée en retard  et qu’il m’attendait derrière la vitre.

Ou alors, il y a quelques semaines, quand, après l’avoir grondé pour une broutille (être resté sur les écrans alors que le timer avait sonné depuis longtemps) tout est parti en quenouille. Ce jour là, à bout de souffle il m’a dit « sors de ma chambre je ne suis pas ton enfant ». J’étais préparée à « tu n’es pas ma mère ». Sa phrase m’a donc séchée. Je l’ai pris contre moi et lui ai rappelé que quand nous nous étions rencontrés les battements de mon coeur le calmaient très vite. On a renouvelé l’opération. Il s’est calmé en une minute chrono. « Tu n’es peut-être pas mon fils mais moi, je suis ta mère, il n’y a que le coeur d’une maman qui puisse avoir cette magie là » lui ai-je dit.

Mais, il ça il le savait déjà.

Un petit retour en Adoptie, il y avait longtemps…

 

{La fille qui voulait vivre sa vie}

En Adoptie, j’ai parfois connu des histoires gaies. J’en ai parfois connu des tristes.

Un jour, j’ai rencontré une fille. Elle était belle comme le jour et portait un sourire sur ses lèvres comme d’autres portent un collier à leur cou. Avec elle j’ai partagé une date d’anniversaire, un gros chat en peluche appelé Oscar, une tasse de thé dans un endroit charmant, des coïncidences folles et quelques larmes aussi. Et puis, entre nous, le silence, celui  qui guérit tout et permet de se reconstruire, s’est immiscé.

Un long silence entrecoupé de quelques mots. « Tout va bien, ne t’inquiète pas ».

Elle disait « C’est mon rêve à moi, si je veux y arriver, je le ferai seule. C’est mon choix et je veux le vivre. »

Elle disait « j’ai la force qu’il faut pour le faire » alors elle essuyait ses genoux écorchés et continuait sa route.

Parfois son nom s’invitait dans nos conversations: « tu as des nouvelles ? »

Je secouais la tête de droite à gauche. Non, je n’en avais pas. Je n’osais demander si de son côté elle en avait. Je préférais ne pas savoir, pour ne pas être celle qui ne savait pas.

La fille qui voulait vivre sa vie avançait, plus forte encore qu’hier. Comme en cavale. Le coeur au bord des lèvres, les bras ballants et le souffle coupé parfois, mais plus forte chaque matin qui se levait à sa fenêtre. Elle cheminait vers eux, ses tout petit, les yeux remplis d’étoiles. Elle les avait cueillies une à une dans le ciel d’été et connaissait la valeur de chacune d’elles. Elle leur avait donné des petits noms aux accents chantant et les invitait tour à tour à la rejoindre quand son souffle s’altérait.

La fille qui voulait vivre sa vie a connu la profondeur des trous sur le chemin. L’âpreté des larmes qui refusaient de couler.

J’ai eu de ses nouvelles. La fille qui voulait vivre sa vie est allée au bout de ses rêves et en a appris la valeur. Elle n’y est pas allée seule, elle n’était pas faite pour la solitude. Le soleil est-il fait pour la solitude ?

Elle vit sa vie et aujourd’hui, elle sait qu’il n’en n’existe pas de trop belle pour elle.

Et puis, vous savez quoi? Sa vie a maintenant le son de rires d’enfants comme bande sonore.