{So long Avril }

C’est déjà le retour des So long avec celui d’Avril 2017.

Moi, j’aime bien le mois d’avril. Pas seulement parce que les jours rallongent, les fleurs poussent dans les jardins, les jupes raccourcissent, les oiseaux chantent qui sont autant de raisons de l’aimer, vous en conviendrez.  Si j’aime bien avril c’est aussi peut-être parce qu’un 14 avril j’ai rencontré mon amoureux, il y a 33 ans ? Peut-être. Ce serait une bonne raison. Ou parce qu’il y a quinze jours de vacances scolaires ? La chasse aux oeufs ?

Avril a tenu ses promesses encore une fois. En cela avril est constant.

Les cinq articles que vous avez préférés ce mois-ci sont :

  1. Je suis à la salle
  2. La saison du demi pêche
  3. Vendredi confession
  4. En vrac et pas dans l’ordre #6
  5. Les secrets véritables des couples qui durent

 

{5}

Ce que je garde de ce jour là ? Tout ou presque. Le réveil en fanfare parce que l’heure avait été avancée, notre hâte et la boule d’enfance nichée dans mon bas ventre. Et puis, notre  attente, encore, puisque tu n’étais pas arrivé, nos craintes à nouveau, que tu nous échappes. Qu’on ne se soit pas suffisamment cramponné au fil rouge. Mais avait-on seulement prévenu Co Ha ?

Tu es arrivé. Tes joues rouges comme la lumière du phare dans la nuit. Tes mains chaudes. Tes cheveux si courts qu’ils laissaient perler la sueur à la lisière de ton front. Ton odeur. Ton bonnet de grosse laine verte. Tes chaussures en 26 alors que tu chaussais du 23. Ton gilet jaune Béaba en 1 an alors que tu en avais 4. Ton non de la tête quand j’ai voulu te prendre. Co Ha et sa veste fushia qui ne te lâchait pas. Qui ne me regardait pas, certaine que j’allais m’évaporer, que si elle ne me regardait pas, je n’existais pas vraiment. Ses deux bras entourant ton petit corps. Et puis, les regards inquiets de tes frères et sœurs. Le sourire crispé de ton papa. Et mon cœur qui résonnait. Qui te parlait en morse. Un court un long deux courts. Les lumières blanches de la télévision. Tes yeux qui ne la supportaient pas. Les caméras cherchant à fixer les émotions. Un gecko sur le chambranle de la porte. Les lettres dorées sur fond rouge. Les places que nous ne pouvions choisir. Le protocole. Mon collier jaune et noir. Ton inquiétude. Notre insistance. Ton petit poids sur mes genoux. Les bulles sorties de mon sac. Encore. Et ton sourire. Enfin. Clair et le sien, rassurant. Ton petit sac à dos « Cars » rempli des voitures que nous y avions glissées. Nos signatures sur de nombreux feuillets. La chaleur de leurs sourires juste derrière moi. Tes regards de l’un à l’autre. Nos discours devant les caméras. Les paroles que Co Ha t’a glissées à l’oreille. Son souhait de recevoir des photos. Et l’idée qu’elle nous disait autre chose aussi. La certitude. Elle sait. Nos premières photos. Les garçons ensemble. Le taxi que nous avons pris. Ta position allongée sur les trois grands serrés sur la banquette arrière. Notre retour à l’hôtel. Comme si tu connaissais déjà l’endroit. L’immense sapin décoré dans le hall. L’ascenseur. Notre décision de manger tous ensemble. Les Vietnamians noodles. Ton appétit. Ton premier coca avec nous. Mais pas le premier de ta vie. L’assiette entière avalée. Nos questions. Depuis quand n’avais tu pas mangé à ta faim ? Avais tu déjà mangé à ta faim ? Ta dextérité avec les baguettes. Notre peu d’appétit à nous qui préférions te fixer à nous brûler les yeux. Les tiens qui dansaient d’un côté et de l’autre. Et puis l’après midi. Notre découverte réciproque. Le décalage horaire qui nous laissait pantois. Ta vivacité. Les bras de tes frère et sœurs auxquels tu t’agrippais. Le sac à dos rempli de tout ce qui te plaisait. Au cas où. Nos premiers jeux. Les voitures étalées de part et d’autre du salon. Les sirènes dont tu imitais le bruit à la perfection. Ton premier bain. Les hurlements. Ton incompréhension. Les chansons. A nouveau un repas. A nouveau un ogre à notre table. Rapide comme l’éclair avec ses baguettes. Le premier endormissement. Tes pleurs. Encore. Mes bras pour te câliner et ma voix à ton oreille pour te calmer. Ma voix qui n’a pas tremblé. Ton nez enfoui dans mon cou et mon odeur qui semblait t’apaiser. Lentement ton lâcher prise. Ton premier sommeil. Tes premiers rêves dans ta vie avec nous.

C’était il y a cinq ans. Cinq ans que je suis ta maman et que tu as un papa. Cinq ans que tu nous rends plus forts,  que tu as pris ta place au sein de la fratrie, à coups de câlins et de cris aussi. Il fallait bien ça pour remplir l’espace laissé vacant par ton attente. « Cinq ans ? m’a dit ton papa ce matin, il me semble que je le connais depuis toujours. »

Cinq ans que tu nous dit, c’est bien qu’on se soit trouvés, c’est bien que je suis là. »

Ho oui, c’est bien! Happy Five de famille mes amours!

 

{L’adieu}

La dernière fois, je l’aie vue, elle se tenait bien droite sur son fauteuil, carrossé comme une auto dernier cri. Les bras posés sur les accoudoirs. Digne. Encore. A 102 ans et demi. Je peux dire que j’ai été fière d’elle. Elle n’était plus vraiment belle, elle n’était plus vraiment là. Il faisait chaud et je n’avais qu’une envie, m’allonger quelques instants sur ses genoux et rêvasser parce qu’on ne faisait pas la sieste avec maminette : « Et pourquoi la ferait-on? »Oui, pourquoi, on avait bien le temps.

Maminette attendait que le temps passe. « Il passe lentement » disait-elle, elle regardait les chats qui jouaient avec les couleuvres, les tourterelles parader devant elle et les enfants courir autour. Elle affutait ses ailes en silence pour s’envoler, pour être prête, le jour où Dieu se rappellerait d’elle. Elle tutoyait la mort depuis un certain temps. Elle négociait Dieu sait quoi. Elle utilisait toute la patience qu’elle avait accumulée, elle, l’impatiente. En 102 ans et demi.

Je crois bien que les premiers mots que j’ai voulu dire à Maman quand le téléphone a sonné c’est « ça va aller », ou bien « te frappe donc pas ». Mais je n’ai pas réussi. J’ai attrapé la poêle, le téléphone coincé entre mon épaule et mon oreille, j’ai fait hum hum et peut-être reniflé bruyamment et j’ai préparé le repas. J’avais super peur que des mots sortent de ma bouche, parfois ils font ça, ils sortent sans que je le veuille, et ils ne disent pas ce que je voudrais. Je me suis concentrée très fort. Et j’ai préféré fabriquer un silence le plus beau que j’ai pu. J’étais certaine que Maman saurait le reconnaître. Elle a raccroché et je suis retournée m’assoir dans le salon. Sur le fauteuil que Maminette détestait et que j’adore.

J’ai regardé le seul enfant que j’avais de disponible sous la main. Je l’ai regardée longtemps, j’ai analysé la moindre de ses mèches tirebouchonnées et compté chacune de ses tâches de rousseur. J’ai appelé les autres. Ils étaient un peu loin. Un peu à l’abri. A ne s’est pas dérobée. Elle a attendu que ça me passe, même si elle a eu un peu peur de mon regard trop fixe, de mon sourire sur « pause » et des larmes qui ne venaient pas. Elle m’a souri malgré le silence en or massif que j’étais en train d’ériger entre elle et moi. Elle a dû penser que je voulais prendre une photo de ce moment là. Pour plus tard. Il y a des instants comme ça dans la vie. Elle en a l’habitude. Et elle m’a serré dans ses bras.

Je me suis relevée. Et me suis affairée. Il n’y avait rien d’autre à faire. J’ai respiré quelques minutes à l’impressionniste. Quelques touches ici, quelques touches là. Et finalement ça ne faisait pas très mal.

Ce matin, Maminette a réussi à s’envoler au ciel. Elle a déployé ses ailes. J’ai prétendu que c’était mieux comme ça,  les adultes disent parfois des trucs qu’ils ne pensent pas. J’ai dit qu’avec elle c’était un peu de mon enfance qui partait aussi. Les petits enfants disent parfois tout haut des trucs qu’ils devraient taire, parce qu’il est certain que Maminette n’avait plus la force d’emporter quoi que ce soit avec elle et surtout pas le camion rempli de mes souvenirs.

Ça va aller. Il faudra juste un peu de temps pour s’habituer et quelques respirations impressionnistes.

Pic Olivier Denman

 

{Back to}

Hier j’ai rangé mon ordinateur. Il faut dire que Le Gars en Or m’a fait peur : »Quoi?! Ton mac met un quart d’heure à s’allumer? Ton disque dur va péter ! Sauvegarde, sauvegarde, sauvegarde ».

J’ai donc sauvegardé, à ma façon : je me suis envoyé les dossiers par mail.Ce faisant j’ai retrouvé quelques pépites que j’ai eu plaisir à relire.

J’ai eu envie de poser celui-ci ici (et cela n’a rien à voir avec la journée de rien qui s’annonce vu la pluie qui tombe). C’était au temps où nous attendions encore l’arrivée de notre Number 4 et à l’époque nous pensions qu’il viendrait en Jeepney depuis les Philippines alors qu’il est finalement arrivé en vélo du Vietnam.

« Le 3 septembre 1974 à 18 heures 28 minutes et 32 secondes, une mouche bleue de la famille des Calliphoridae capable de produire 14 670 battements d’ailes à la minute se posait rue saint Vincent à Montmartre. À la même seconde, à la terrasse d’un restaurant à deux pas du moulin de la galette, le vent s’engouffrait comme par magie sous une nappe, faisant danser les verres sans que personne ne s’en aperçoive. Au même instant, au cinquième étage du 28 de l’avenue Trudel dans le neuvième arrondissement. Eugène Colère de retour de l’enterrement de son meilleur ami Emile Maginot en effaçait le nom de son carnet d’adresses. Toujours à la même seconde un spermatozoïde pourvu d’un chromosome X appartenant à monsieur Raphaël Poulain se détachait du peloton pour atteindre l’ovule appartenant à madame Poulain née Amandine Fouet. Neuf mois plus tard naissait Amélie Poulain… »

Le 20 janvier 2010 à 07 heures 43 minutes et 12 secondes, assise sur un tabouret recouvert de peau de vache sous la verrière où s’écrasaient les gouttes de la pluie matinale, à quelques centimètres de la montre en acier oubliée par Chérichéri la veille au soir et de la boite de Nesquick immuablement jaune poussin, Nathalie se remit à écrire sur le clavier aux touches abîmées des précédents passages de ses doigts. Au même instant, dans la chambre voisine, Petite Chérie, suçant deux des siens en laissant échapper de temps en temps un léger bruit de succion, ses cheveux bouclés épars sur l’oreiller ratatiné par plusieurs nuits d’un sommeil agité, ou collés à ses joues roses et rebondies, continuait son chemin dans des songes où amies et ennemies se mélangeaient à loisir. A la même seconde ChériChéri et le Gars en or montant rapidement dans la voiture, baissant la tête et plissant les yeux sous la pluie froide et fine, rabattant le col de leurs blousons sur leur nuque, allumaient le contact de l’auto dans laquelle ils avaient pris place, sans se soucier le moins du monde de toutes les bestioles alentours qu’ils réveillaient de la lumière blanche des phares avant même que le jour ne se soit levé. Toujours au même instant, à plusieurs kilomètres de là, Grande Chérie se réveillant quant à elle difficilement, trois quarts d’heures après que le réveil aie sonné, le dos toujours endolori et la voix enrouée, attrapait le téléphone posé sur la table de chevet devenue en une soirée scène de théâtre prêtant vie à ses croquis de la veille et aux crayons noirs mâchouillés, et composait le numéro si souvent appelé pour prévenir Mamounette qu’elle était toujours coincée et si bien au chaud sous sa couette qui sentait encore l’odeur de la lessive de la maison.

Le 20 janvier 2010 Nathalie décidait de s’attacher aux petites choses de la vie qui faisait qu’elle lui paraissait chaque jour si jolie, des petites choses sans importance mais qui se plaisaient à être énumérées comme la rengaine d’une nouvelle journée qui commence.

Le 20 janvier 2010 à 8 heures 09 minutes et 45 secondes, alors qu’à l’autre bout de la terre sur une ile qui lui était encore inconnue mais dont elle connaissait les quelques paysages emblématiques reproduits sur des cartes postales colorées il était très précisément 15 heures 09 minutes et 45 secondes, l’heure précise à laquelle Nathalie venait d’attraper le complexe d’Amélie Poulain…